jeudi 16 novembre 2023

Mon analyse avec Jung - Sabi Tauber

 
Je n'étudie plus, avec assiduité, les livres d'étude de Jung, l'exigence de leur lecture n'est plus compatible avec ma vie actuelle, mais je m'y réfère régulièrement car cela me semble une impérieuse nécessité pour écrire précisément sur le thème de la psychologie analytique.
Pour ce qui concerne les "livres d'accès à sa pensée", j'en ai tant parcouru ces 15 dernières années que je pensais, assez orgueilleusement, "avoir fait le tour".
Il y a quelques semaines, mon regard tombe sur cet ouvrage, au titre volontairement aguicheur. Une fois n'est pas coutume, je décide d'aller au-delà de mes aprioris et de l'acheter.
Grand bien m'en a pris !
Enfin, un livre qui porte un témoignage vivant, à la subjectivité assumée. Un regard sur Carl Jung comme "homme du siècle", mais aussi et surtout, comme pionner d'une méthode analytique hors norme...
 

Quelques critiques en préambule

 

Tauber et Jung - 1959
Dès les premières pages, on ne peut pas passer à côté de la fascination (et je pèse mes mots) que porte Sabi (Elisabteh) Tauber au "vieux" Jung.
Tant de qualificatifs élogieux, de petits poèmes qui lui sont dédiés au fil des pages, ne laissent guère de doute quant à l'intensité de l'image de son "guérisseur" portée par la psyché de la jeune femme. Elle le nomme, à plusieurs reprises, son gourou (à prendre, évidemment, dans l'étymologie sanskrit de Maître).
Encore plus marquant, la fréquence des rêves de Sabi dans lesquels apparaissent directement Jung...
Alors quoi ? Sommes nous dans un cas classique de contamination psychique, de transfert mal vécu, d'ascendance invisible, de complexe paternel à dénouer ?
Sur ces questions, nous engageons le lecteur à faire sa propre opinion.
Après la lecture de ce livre, mon opinion personnelle est claire et sans appel : quand le "un flux porté par la Nature" est alimenté et non pas ralenti voire stoppé, nous sommes en face d'une source de vie...
Et Sabi témoigne, avec émotion, de sa (re)connexion à la vie grâce au travail engagé avec Jung.

Nature et contexte de l'ouvrage


L'ouvrage se présente comme un journal intime, et est assumé d'ailleurs comme tel.
Sabi le lègua à son fils, Christian, accompagné de ces quelques mots, quelque peu énigmatiques :
"Fais en ce que tu veux; tu peux le brûler ou bien, si tu trouves qu'il peut être utile à quelques personnes, tu pourras aussi le publier après ma mort."
Sabi rencontre Jung pour la première fois en 1945, après une de ses conférences. 
Après quelques années d'analyse avec Barbara Hannah (1891-1986), proche collaboratrice de Jung, le "Maître", qui deviendra par la suite un ami proche de la famille, accepte de travailler avec elle, à partir de 1950, il a alors 75 ans.
Quand on a saisi le cadre de vie de Jung à ce stade de sa vie (à travers les correspondances et quelques autres témoignages), on comprend pourquoi leurs rencontres furent rares, pas toujours programmées, peu régulières, mais d'une intensité et profondeur parfaitement restituées par la plume de Sabi.


11 ans et une vie qui change


Leur relation entamée en 1945, "régularisée" dès 1950, durera jusqu'au "départ" de Jung (juin 1961).
Sans tenter de dévoiler les processus psychiques intimes qui émergèrent en elle, par nature, indicibles, Sabi nous entraîne avec elle dans des échanges qui ont contribué à changer sa vie et son regard intérieur...Ce faisant, elle nous permet de découvrir un Jung âgé, sage, érudit, mais tout aussi facétieux, bon vivant, affable.
Nous sommes à côté d'elle quand Jung traduit ses rêves, interprète ses tirages de géomancie, de Yi-King, de tarot, l'exhorte à écouter son "grain de folie qui sommeille", gronde pour se faire entendre et sourit pour apaiser son âme tourmenté...



En conclusion...


Ce livre ne s'adresse pas spécifiquement aux "étudiants de la pensée" mais, pour une fois, aux curieux.
Curieux qui souhaitent "toucher" le Jung au-delà des conventions de tous genres, "sentir" sa présence, pressentir les énergies qui l'accompagnaient à la fin de son séjour terrestre, quand il achevait, pour un temps au moins, "l'histoire d'un inconscient qui a accompli sa propre réalisation" (Ma Vie).




Quelques extraits

 

… En fait, on n'a pas besoin d'une "analyse" quand on a des liens véritables et sincères et qu'on arrive à penser d'un point de vue psychologique. Soyez vraie, allez à l'essentiel. De cette manière, les personnes qui vous entourent seront obli­gées, elles aussi, de se tourner vers leur propre réalité. Les liens deviendront alors véritables et authentiques.  p49

... « La cuisine, c'est la terre ! Pourquoi donc le sens du goût aurait-il moins d'importance que l'ouïe ? » répondait-il à nos sourires incrédules. « Il est difficile et dangereux de cui­siner sur un feu ouvert. C'est de la magie ! Le feu brûle et on s'enflamme en sa présence ; il faut ajouter mille et une choses pour assurer la réussite. Les jurons en font naturellement partie (comme sur un bateau à voile !). Tous les cuisiniers et cuisinières sont des "gens qui ont un grain", ils sont un peu piqués, parce qu'ils ont affaire au feu... »
Après un verre de Bourgogne, je lui ai demandé, la bou­teille à la main, s'il en voulait encore. D'un ton catégorique, il a dit : «Non, je ne bois qu'un seul verre», puis il m'a pris la bouteille des mains en ajoutant : «ou un et demi», et il s'est servi lui-même !   p95

Il me fait visiter la tour et me montre les transformations effectuées, ses pierres sculptées, et me parle de son projet de peindre le plafond. Il est incroyablement actif, et c'est un véri­table artiste ! Puis je suis le vieil homme aux lourds sabots de bois dans l'escalier étroit et usé qui mène à la chambre de la tour. Cette pièce est chaude et agréable, mais l'air est très lourd. On a le sentiment qu'il se passe en permanence des choses importantes dans ce lieu. Il s'installe confortablement dans son vieux fauteuil, qui me semble près de s'écrouler, bourre tranquillement sa pipe et me regarde...
... avec ce regard, on se retrouve tout d'un coup en plein cœur du monde, là où le destin prépare les événements. Confronté à Jung, on est dans l'essentiel, on est totalement soi-même. C'est un magnifique sentiment de liberté. p125

Je n'ai pas envie de poser des questions ni de savoir, mais simplement d'être assise près de lui et de sentir que son cœur déborde de bonté. C'est précisément là, sur ce bout de terre, qu'une nouvelle vie s'éveille en moi, chaude et vraie. Je la ressens et la lui offre pleinement.
Il parle de sa vie, sans commencer au début. Il suit le fil de ses pensées, remonte à des temps immémoriaux. Nous avons toujours parlé d'éternité en ce lieu. Aujourd'hui, c'est sûrement la dernière fois : cette pensée me revient sans cesse à l'esprit, et je ne veux rien troubler par des propos personnels, ne rien dire, ne pas poser de questions, uniquement être. Mais c'est lui qui me sort de là, qui revient au temps présent, au niveau si horriblement humain, comme s'il allait en jaillir une force dont il avait besoin. Est-ce possible ? Je le ressens distinctement et m'en étonne : de ces instants éphémères s'écoule l'huile qui alimente la flamme éternelle... p167

lundi 6 novembre 2023

Global Consciousness Project


Ce billet est en écho direct avec celui sur De Chardin (voir ici ), notamment concernant le concept de noosphère qui y était évoqué. J'aimerais vous parler d'un projet particulier qui soulève un certain nombre de polémiques (plutôt rassurant finalement) dans le milieu scientifique, le Global Consciousness Project (ou GCP)...Ou comment mettre en évidence ce lien subtil qui unit le genre humain. Je pense que Jung aurait adoré l'expérience, lui qui la tenta à plusieurs reprises si "malheureusement" et avec les maigres moyens techniques de l'époque...

A quoi cela sert il ?

L’objectif premier est d'étudier « les corrélations subtiles qui reflètent la présence et l’activité de la conscience à l’échelle du monde ».  En termes simples, tenter de vérifier, de manière factuelle et empirique, qu'il existe un champ collectif de conscience humaine, que De Chardin désignait sous le terme de noosphère. 
Petite remarque, le projet mentionne une conscience collective mais puisqu'elle échappe à l'esprit humain et à l'individu en particulier, ne sommes nous pas dans la face cachée de la conscience, c'est à dire l'inconscient ? Et, plus clairement, le projet touchant l'échelle de l'humanité, ne sommes nous pas sur le territoire de ce que Jung nommait l'inconscient collectif ?

Qui ?

L'histoire débute dans la prestigieuse école américaine de Princeton, sous l'égide d'un spécialiste de la physique des particules,
Robert Jahn (1930-2017), passionné également de parapsychologie, qui tenta les premiers essais avec des étudiants et fut très surpris de constater que des résultats normalement aléatoires semblaient influencés...
Roger Nelson, toujours de Princeton mais cette fois spécialiste de psychologie cognitive, a dirigé l'ouverture de ce projet en septembre 1997.

Comment cela fonctionne t'il ?

Pour faire au plus simple, voici le principe :
- 65 "générateurs de nombres aléatoires" (GNA) répartis dans le monde entier envoient, à chaque seconde, 200 nombres binaires (0 ou 1),
- Sur un plan statistique et sur une échelle de masse (énormément de données), on devrait obtenir 50% de 0 et 50% de 1,
- Les constats depuis 1997 permettent de révéler des fluctuations, parfois importantes, dans les tendances statistiques,
- Un recensement des évènements mondiaux "remarquables" est fait pour tenter d'établir une corrélation avec les écarts statistiques anormaux.

Localisation des "GNA"

Des résultats

Délicat de se prononcer définitivement car les résultats sont évidemment sujets à polémique et les écarts sur des milliards de données ne sont pas systématiquement liés à un évènement...de plus, si l'on prend le cas marquant du 11 septembre 2001, des écarts importants sont révélés par l'équipe du GCP...mais remis en cause par une autre équipe indépendante (la polémique se situe sur le choix des GNA).
Il n'empêche qu'il ne faut pas perdre à l'esprit qu'un écart statistique notable (beaucoup plus de 1 que de 0 par exemple) n'a qu'une chance infime de se produire "naturellement" (en général moins de 1 chance sur 100 000).
La mort de Diana, de mère Thérésa, le tsunami de 2004, l'élection d'Obama, le printemps arabe sont des exemples d'évènements ayant une corrélation avec des écarts...

Ci-dessus, le pic au moment du 11 septembre 2001 avec un fait troublant : les écarts se sont révélés 4 heures avant la chute du premier avion.

Que chacun construise son propre avis, je trouve néanmoins courageux qu'un institut de notoriété mondiale ait pu dégager des fonds et des hommes pour une recherche que beaucoup considérerait comme marginal et non rentable...

Site officiel :

vendredi 20 octobre 2023

Le sacrifice

Abel et Caïn
Qu'est ce que le sacrifice ? Et de mes propres sacrifices ? Le sacrifice est il toujours contraint ? N'est il que source de douleurs et souffrances ? Peut il être consenti ?
Autant de questions qui me taraudent depuis longtemps et, je dois admettre que les outils fournis par la psychologie jungienne m'ont permis de démêler beaucoup de choses et d'éclairer mes incompréhensions...petit partage. 
 
Sur un plan étymologique (sacrificium), le sacrifice est un acte reliant à la divinité. 
A notre époque, où la mort ritualisée en offrande aux Dieux ne représentent plus qu'une pratique archaïque (et barbare car absolument plus comprise) de nos  ancêtres très (trop ?) éloignés, cette acception a totalement disparu au profit de celle d'un arrachement forcé et contraint par des évènements extérieurs...surprenant de constater un tel grand écart ! 
Et pourtant, les sages de toutes cultures savent que la peur et le repli sur son moi (je suis convaincu que les deux sont indissociables) sclérosent toutes avancées spirituelles, alors ? avancer vers Dieu signifie t'il toujours la mort de l'intégrité passée qui nous rassurait tant ? il semblerait bien que oui et la pensée de Jung précise même que ces arrachements ne seront productifs que s'ils sont "accompagnés", acceptés résolument et sereinement...sereinement car il nous faut reconnaître notre subordination à quelque chose qui nous dépasse et nous dépassera toujours et qui, pourtant, est le cœur réel de notre être, le Soi (approche ici).

Le sacrifice ou l’ouverture au sacré ne se fait que par lentes étapes et inclut le renoncement conscient  en vue d’une métamorphose. Sur la voie de l'individuation, la plongée intérieure ne peut que s'opérer par couches successives, telle l'archéologie, et chaque profondeur oblige à une confrontation toujours plus délicate jusqu'à l'éclat brûlant du numinosum, le regard des "Dieux".



Le sacrifice à l'œuvre dans la conquête du Soi ne crée aucune frustration car il répond à une dialectique qu'exige la nature de l'homme. Il est encore moins castration car la participation volontaire du moi est nécessaire. Dans les racines de la conscience (billet ultérieur en préparation), Jung traite de la transsubstantiation (conversion du pain et du vin en corps et sang du Christ lors de l'Eucharitstie) qui est sacrifice ultime, Dieu comme sacrifié et sacrificateur pour la rédemption du genre humain, la conscientisation de Dieu dans l'homme et de l'homme vers le Soi.

Pour terminer, une citation des "Métamorphose de l'âme et ses symboles" comme un clin d'oeil. En effet, en rédigeant cet oeuvre, Jung savait qu'il signait l'arrêt de mort de sa relation à Freud qui allait induire tant de changements dans sa vie sociale et intérieure...un pur sacrifice en somme.

" Ce que l’audace des hommes découvre par spéculation sur l’essence du monde phénoménal , à savoir la ronde des étoiles et l’histoire universelle humaine sont l’illustration substantielle d’un rêve divin appliqué au drame intérieur , cela devient probabilité scientifique . L’essentiel du drame mythique ce n’est pas le concrétisme des personnages , autrement dit , il importe peu que soit sacrifié tel ou tel animal ou représenté tel ou tel dieu ; l’important , c’est uniquement qu’un sacrifice ait lieu , c’est-à-dire que se produise dans l’inconscient un processus de métamorphose dont la dynamique , dont les contenus et le sujet sont eux-mêmes inconscients , mais se révèlent indirectement à la conscience parce qu’ils stimulent le matériel représentatif à sa disposition et s’en revêtent en quelque sorte comme des danseurs de peaux de bêtes et les prêtres de la peau des hommes sacrifiés "

dimanche 1 octobre 2023

Benjamin Libet - Existence de l'inconscient par la science ?



Benjamin Libet (1916-2007),  neurologue américain, fit une découverte troublante en 1983, aboutissant à ce constat :  
Notre conscience ne serait pas libre de vouloir mais de décider...autrement formulé, nos intentions émergent à l'insu de notre conscience et auraient ainsi une origine non consciente. 

Évidemment, sans faire de tapage médiatique, ces recherches ont des répercussions profondes sur les considérations psychologiques et philosophiques autour du thème du libre-arbitre.
Bien naturellement, cette évocation d'une source inconsciente de nos choix ne peut qu'inspirer le lecteur sensible à la psychologie des profondeurs. Jung, initiateur des fameux tests d'association (voir ici par exemple), aurait surement applaudi et apprécié ces recherches.

Le constat
 
L'expérience, ou plutôt les expériences, qui ont permis de confirmer ces conclusions déroutantes sont complexes et précises, aussi je mets à disposition des lecteurs un lien en fin de billet pour l'appréhender plus en détail.

Pour faire simple, lorsque je veux faire un mouvement, voici le processus que l'on croyait à l’œuvre :
    1. Je choisis de faire le mouvement,
    2. Mon cerveau prépare les impulsions nécessaires à déclencher le mouvement,
    3. Les muscles prennent le relais pour réaliser le mouvement.
      Après de multiples essais, vérifications, expérimentations, Libet et son équipe durent se résigner et constater que le processus réel en cause diffère de ce schéma :
      1. L'activité cérébrale précède de très peu la décision consciente (350ms, soit à peu près un tiers de seconde),
      2. Le choix conscient s'accomplit,
      3. Les muscles prennent le relais pour réaliser le mouvement.
       
      Conclusions directes
      • La conscience n'est pas à l'origine d'une décision,
      • C'est un processus qui met en cause le cerveau qui détient la capacité originelle du choix (puisque c'est décelable par lui),
      • La notion de libre-arbitre n'est probablement pas remis en cause puisque dans la chaîne, le positionnement de la conscience est déterminant : faire le geste ou ne pas le faire.
      Conclusions indirectes
      • Le temps de la conscience n'est pas le temps des neurones !
      • La conscience a, finalement, un seul pouvoir réel : celui du veto, le refus de l'impulsion d'intention que lui envoie "la source",
      • Ne peut on pas associer cette "source" avec l'inconscient, voire avec l'âme de nos traditions ? auquel cas, ces impulsions initiales ne répondraient elles pas à un besoin naturel du même ordre que l'individuation sur le plan psychique ?
      • Si le libre-arbitre "survit" douloureusement (on a le choix final), la voie du déterminisme n'est pas une fatalité car nous ignorons encore (et surement pour longtemps) la source du processus...
      Mots des grands esprits autour du sujet
       
      "Nous sommes une combinaison de deux entités" 
      Sir John Eccles
       
      "L’esprit doit être restauré dans sa position prestigieuse au-dessus de la matière."  
      Roger Sperry
       
      "...si les expériences en question devaient être vérifiées ce serait un jour sombre pour le matérialisme."  
      Daniel Dennett

      Pour aller plus loin
       
      Un petit document complet, décrivant entre autre le protocole de l'expérience de Libet.

      Un livre de l'intéressé, mort en 2007, passionnant !


      vendredi 15 septembre 2023

      Une définition du bonheur ?

      
                
      S'il est bien une donnée insaisissable, c'est la définition du bonheur...plénitude de l'instant pour certains, réalisation de l'être pour d'autres. Cette définition revêt un caractère singulier à chacun, bâti sur un parcours de vie et la capacité de considération du monde, du "autre"  (voir à ce sujet, les fonctions psychologiques). 
      La philosophie, qui s'est beaucoup nourrie de ce thème, a élaboré des propositions. En voici une ébauche personnelle.
       
      Hédonisme versus eudémonisme
       
       L'hédonisme ( (du grec ancien : ἡδονή / hēdonḗ, « plaisir » et du suffixe -ισμός / -ismós) est souvent assimilé à la recherche de satisfactions personnelles. Trop simpliste !
      L'hédonisme est une voie philosophique menant au bonheur par la quête du plaisir dont une condition primordial réside dans l'évitement des sources de déplaisirs. Et le plaisir n'est pas restreint aux sens (comme dans l'épicurisme par exemple) mais s'étend aussi au contentement intellectuel, à la saveur d'une sérénité de l'instant, etc.
      Bien qu'attaché au développement personnel de l'individu, cette voie nécessite une connaissance fine et profonde de soi, du monde et des autres.
       
      Souvent mis en opposition, l'eudémonisme (Du grec ancien εὐδαιμονισμός / eudaimonismos, « souhait de bonheur », dérivé de εὐδαίμων /eudaímôn, « bon génie ») est la pensée philosophique qui place comme principe premier de la vie humaine, c'est à dire principe qui va conduire à tous les autres, la recherche du bonheur...à cette fin, la raison, dans son acception antique attachée à la vertu, l'éthique ou la morale, est le seul guide fiable.
      En terme contemporain, on pourrait dire que l'eudémonisme permet de nourrir le juste et le vertueux, ou, plus directement, d'édifier un sens à la vie.
       
       
      On notera, pour l'anecdote dans le ton de ce blog, que le couple hédonisme/eudémonisme présente des similitudes avec celui de l'extraversion/introversion.
       
       
      Égoïsme versus altruisme ?
       
      Au risque du simplisme, l'enjeu placé au sein du couple de l'hédonisme et de  l'eudémonisme ne peut il pas se rapprocher de  celui qui oppose l'égoïsme "je satisfais ma personne" et l'altruisme "je me construis en intégrant le monde" ?
       
      "Un troisième terme", un "tiers inclus" est exprimé, à plusieurs reprises, dans les écritures* :
      Tu aimeras ton prochain comme toi-même !
       
      Société versus individu
       
      Depuis quelque temps, j'entends beaucoup de choses sur l'altruisme, à commencer par la sortie récente de l'essai remarqué de Matthieu Ricard (Plaidoyer pour l'altruisme, aux éditions Nil, 2014)...
      Je lisais récemment un article sur une recherche médicale qui conclut que l'altruisme (que le rédacteur associe ouvertement à l'eudémonisme) se traduirait par un terrain génétique résistant face aux maladies...évidemment, les hédonistes/égoïstes posséderaient eux des gènes plus favorables à la venue de maladies.
      Le message du collectif, en somme, est : 
      "Soyez bons et vous serez en bonne santé et heureux !"
      Mais qui peut donner ce qu'il ne possède pas ?
       
      Le bonheur, 
      une quête de soi qui conduit à l'autre
       
      Les propositions de Jung ont ceci de séduisantes qu'elles traduisent l'appel de la vie et ne tombent dans aucun consensus, morale, convention ou éthique sociale...c'est une libération de l'individu, qui va tenter de se dévoiler face à lui-même, donc de se re-connaître, trouvant en chemin la paix en soi, et réaliser qu'une source en lui nourrit tous les autres autour de lui...
      Bien entendu, libre à chacun de trouver ses outils et/ou son Jung pour y parvenir, nous faisons impérativement avec qui nous sommes !
       
      Aimons, oui, mais apprenons à nous aimer, pour comprendre et, enfin, aimer mieux !

       
      *Lévitique 19v18
      Romains 13, 8-10
      Marc 12:31
      Matthieu 22:37

      samedi 9 septembre 2023

      Archétype (12) - L'anima chez Jung - James Hillman - Partie 4


      Quatrième et dernier volet autour du recensement de Hilman des attributs de cet archétype si particulier, sur la base des écrits de Jung.
      Pour diverses raisons, certaines inhérentes au sujet même, il m'aura fallu plusieurs années (depuis 2012) pour achever ce résumé son travail incroyablement minutieux et ambitieux : tenter d'encadrer, de manière aussi exhaustive que possible, le concept de la psychologie jungienne ayant probablement le plus évolué durant la longue carrière de notre zurichois.

      9- Anima et personnalité une

      Jung définit l'anima comme image unique dans la psyché masculine alors que l'animus apparaît multiple dans la psyché féminine.
      "L'incube de la femme est fait de plusieurs démons masculins et le succube de l'homme est un vampire" Dialectique du moi et de l'inconscient.
      Jung postule une distinction d'ordre social et historique entre les types de rôle homme et femme. Il est vrai que c'est, chez lui, un trait habituel que de différencier l'esprit (animus) du pouvoir unificateur de l'eros (anima).
      Hilman nous rappelle qu'en arrière plan de l’œuvre de Jung, se trouve continuellement interpellé l'ancienne controverse de l'unité et du multiple, écho, sur le plan thérapeutique, des notions de progression et régression.
      Jung admet que la nature du Soi peut être considéré comme un "agrégat collectif de toutes les âmes individuelles"  et, citant Origène, "chacun de nous n'est pas un mais multiple".(C.W. 9 I § 675)

      Comme "personnalité une" ou individualisée de l'âme, l'anima est le guide vers la totalité unifiée, anima naturaliter christiana, l'âme naturellement chrétienne. 

      L'archétype nouménal anima n'est pas du domaine du connaissable mais ses images, phénoménales, sont naturellement multiples, comment alors conclure à une "personnalité une" ?

      Il s'agit, écrit Hilman, d'écouter le couple d'anima qui occupe la position la plus élevé dans la psychologie de Jung, âme/Soi, anima/vieux Sage (Salomé et Elie-Philémon du Livre Rouge).
      A travers "le regard par l’œil unifié" du Soi, l'anima trouve son fondement, son centre, son unité.

      Non sans une certaine poésie, Hilman conclut : 
      L'anima est la fonction qui donne de l'âme à la multiplicité. L'anima permet à ce qui est multiple, non de devenir un, mais de devenir materia pasychique.

      10- Anima et Syzygie

      Après toutes ces considérations sur l'anima, indépendantes du champ pourtant intriqué des archétypes, il convient de porter attention à ce contexte précis, car les archétypes sont "dans un état de contamination qui tient de la fusion et de l'interpénétration mutuelle la plus complète" (Racine de la conscience. p 55)
      Dans les dernières études importantes de Jung sur l'anima (de 1951 à 1956), il ne sépare plus animus et anima, reflet psychologique de l'image archétypale du couple divin réuni : la syzygie.


      Se référant aux Racines de la conscience, Hilman nous rappelle  que la confrontation avec l'anima, d'une façon et d'autre est simultanément la confrontation avec l'animus.

      Nous mettant également en face de la syzygie, Neuman va jusqu'à écrire que le développement de la conscience du moi, chez l'homme comme la femme, est une processus masculin (ou protestation ?)  qui émane d'un inconscient féminin.

      Enfin, une conséquence de la syzygie concerne la relation âme/esprit. Chaque fois que nous sommes en relation avec l'âme, l'esprit semble être constellé, partout où se trouve la présence vivante de l'anima, pénètre l'animus. De la même manière, lorsque l'animus est en action, l'anima nous interpelle toujours par ses images et son désir de personnalisation.
      Cette syzygie en action est la conjunctio.

      Et Hilman de conclure ainsi :
      Leur syzygie illumine l'imagination par l'intelligence et rafraîchit l'intelligence par la fantaisie. La tâche a accomplir est de conserver à l'esprit et à l'âme leur distinction (ce qui est l'exigence de l'esprit) en même que de les garder reliés (ce qui est l'exigence de l'âme).

      jeudi 31 août 2023

      Archétype(10) - Encore un peu plus loin

      Me voici donc de retour sur ce thème quasi inépuisable. Après une approche succincte (ici) et une première tentative d'approfondissement(là),j'aimerais développer un peu plus certains aspects de l'archétype que l'on ne trouve pas toujours dans les écrits de vulgarisation...ce que l'on peut comprendre devant la complexité du thème. 
      Jung, au fil des développements de sa pensée, a vu évoluer ce concept tout au long de sa vie de chercheur et a rapidement conclu que l'on ne pourrait jamais contenir la notion d'archétype dans une seule définition mais uniquement le circonscrire.
      Retroussons donc les manches et avançons, prudemment.

      Entre deux conceptions...

      Dans ses essais, Cazenave (voir ici pour une courte présentation) rappelle que Jung n'a jamais tranché entre deux approches distinctes de l'archétype.
      1. l'irruption de l'archétype dans la psyché est indissociable des images et symboles (liés à la culture),
      2. l'archétype est patrimoine psychique humain dont chacun hérite et qui, pourtant, n'a pas de fondement temporel.
      Ce faisant, Jung, au cours de l'édification de ce concept phare qu'est l'archétype, a longtemps assimilé archétype et images archétypiques, erreur que l'on continue à retrouver communément de nos jours...finalement, à l'instar de la chose en soi de Kant, des monades de Leibniz ou des éternelles incrées de Bergson, Jung a conclu qu'on ne pouvait rien en dire mais juste témoigner de leur caractère dynamique au sein de la psyché de l'individu (ce qui, au passage, les distingue totalement des idées platoniciennes).

      Le caractère psychoïde

      Sous ce terme barbare se cache en fait un attribut de double appartenance; celui de l'esprit (psychique) et celui de la matière. Fini donc le dualisme science / psychologie puisque l'archétype reposerait sur les deux frontières !
      Jung a tiré ce principe à la fois par les constatations cliniques (le traumatisme engendrerait une activation archétypique), et au cours de l'élaboration de son concept de l'Unus Mundus, terme issu de l'alchimie, qu'il a repris pour désigner l'unité sous-jacente du monde apparemment inconciliable de l'esprit et de la matière. Une manifestation de cette unité est visible, par exemple, dans les synchronicités. (voir ici)

      « La psyché participe à la fois de l’esprit et de la matière. Je suis persuadé que la psyché est en partie de nature… La totalité de l’homme se situe entre le mundus archetypus, qui est bien réel puisqu’il agit, et le monde physique, qui est tout aussi réel puisqu’il agit également…..Il y a par ailleurs des raisons de supposer que tous les deux ne sont que des aspects différents d’un seul et même principe. » Correspondance avec Pauli



      La constellation

      On peut la résumer par le principe d'activation d'un archétype, c'est à dire d'irruption au sein d'une psyché, en vue de compenser un manque dans la sphère consciente qui entraîne "une impasse" ou "situation impossible". Cela peut faire suite à une évènement extérieur important ou à l'initiation d'une profonde transformation intérieure. 
      Ce terme rappelle que l'archétype est un noyau énergétique puissant et qu'il attire à lui tout ce qui répond à sa nature (singulière puisque les archétypes sont infinis) en vue de la compensation...bien souvent, le canal des complexes personnels est exploité, mais c'est un autre sujet.


      La contamination

      "Tirez une racine d'herbe et vous ferez venir la prairie toute entière". Proverbe chinois
      Cette jolie phrase résume l'idée de contamination chez les archétypes. Comme dans l'ensemble de la psyché, il n'y a pas de frontière définie et un archétype masque souvent la présence d'autres archétypes...Jung a même mentionné la possibilité d'un seul archétype polymorphe ou, pour être plus précis, d'un champ archétypique (selon l'acception scientifique).
      Cela fera le sujet d'un autre billet (celui-ci est déjà fort lourd à digérer), mais certaines propriétés de la physique quantique coïncident merveilleusement avec la nature des archétypes, comme, par exemple, la non localité. Il est dit qu'un archétype activé chez un individu l'est simultanément pour plusieurs personnes.



      Les archétypes

      jeudi 3 août 2023

      Livre Rouge - Son contenu

      Un article rédigé de nombreuses années en arrière pour le blog d'une ami...elle m'avait demandé une synthèse, autant que possible, du contenu du Livre Rouge, exercice périlleux et que le lecteur me pardonne les éventuelles malentendus mais un contenu si singulier ne peut s'entendre que subjectivement...

      Livre rouge : contenu

      Ayant succinctement parcouru les écrits de l’ouvrage, tu m’avais demandé durant ta récente convalescence, mon ressenti. Je suis bien loin d’avoir tout appréhendé et je ne pense pas que j’en ai jamais l’ambition. Je dois t’avouer qu’un constat pointe : ce livre peut être abordé de deux façons radicalement différentes.

      Comme nous l’avons fait tous les deux au début, se contenter de l’ouvrir, admirer, laisser venir et parler les forces symboliques des dessins, de la texture du papier, des lettres gothiques…et se les attribuer. Ou alors, se plonger dans l’écrit, activer la fonction pensée et tenter de comprendre la plongée dans l’âme de Jung…qui est alors seul maître à bord.

      Use le plus longuement possible de l’esprit de découverte avant de passer à un approfondissement…j’ai peur que la marche arrière ne soit pas possible.

      Liber primus

      Ce qui m’a frappé de prime abord, c’est le fantôme apparent d’une première version. En effet, Jung avait entamé le travail de mise en forme de ses cahiers noirs sur un premier ouvrage dont les dimensions ne convenaient pas…et soigneusement, il a collé chaque page sur la mouture finale, comme un symbole de ces éternels retours en arrière sur le chemin de l’individuation.

      Je n’ai pas pu m’empêcher de voir Carl, regard concentré, langue sortie, appliqué à faire ses collages (je sais, j’adore les clichés).

      La vision prophétique de « la marée terrifiante », augurant l’arrivée future de la première guerre mondiale m’a particulièrement touché. J’avais alors le sentiment de découvrir l’âme élevée de Jung, sensible à une « infection psychique » par l’inconscient collectif.

      Au cours de ma première lecture, le couple mystérieux Elie et Salomé a résonné au fond de moi...m’interpelant, me questionnant et le rôle de Salomé, femme séductrice et aveugle m’intriguait particulièrement. Et pour cause, c’est l’expression de l’anima qui ne peut que résonner en chaque homme. Cette figure mystérieuse bouscule Jung, le pousse à l’expérience du non mental…exercice totalement à contre nature pour lui et qui le force à aller vers sa souffrance.

      Liber secundus

      Voici l’heure d’Izdubar, colossal et puissant (saisissant est le mot parfaitement adapté)…mais anéanti par le poison du mental si ancré chez Jung ; la raison tue le numinosum. Le géant divin est alors réduit à l’état d’un œuf que Jung garde sur lui, croyant le contrôler. Le contrôler car il ne peut pas s’en passer, il l’aime ! (Je crois que des enjeux énormes sont placés dans cet œuf et je creuserai probablement la question dans les prochains mois)

      Même à l’état embryonnaire, sa force submerge Jung qui doit lui redonner vie…mais personne ne peut donner naissance à un Dieu. Carl passera à cette période, comme le raconte, très près de la folie.

      Philémon arrive alors, comme pour le sauver. 
      Jung en parle ainsi : « …la fusion du sens et du non-sens, qui produit la signification suprême… ». C’est une image du Soi, du Dieu en lui. Naturellement, Jung va passer par une phase de fusion très déroutante pour le lecteur où il écrit comme étant représentant de Dieu…finalement, il va donner « corps » à ce vieux sage, à travers la réalisation d’un superbe dessin détaillé. 

      Ce travail va lui permettre de l’objectiver et donc de s’en différencier.

      Salomé réapparait, guérie et souhaitant de nouveau lui imposait sa présence, Jung refuse, poussé par une peur viscérale….combien j’ai été troublé de lire Jung, de fonction psychologie dominante « pensée » tellement effrayé par son anima, porteuse du sentiment (à l’opposé de la pensée). Ces puissances vitales sont bien capables de ramener un brillant chercheur à l’état de petit enfant !

      Epreuves

      Cette partie n’existe pas dans la version originale du Livre Rouge original mais a été insérée par l’éditeur, ce qui me semble cohérent.

      Je retiendrais deux choses : Le fameux Sermon aux morts où Jung, pour reprendre ses propres mots, « a découvert les couches pré-personnelles en lui, formant une sorte de prélude à ce qu’il avait à communiquer au monde sur l’inconscient » et puis cette phrase « Par l’union avec le soi, nous atteignons le Dieu »…pas Dieu, ni un Dieu mais LE Dieu.

       Si je devais résumer ma perception du Livre rouge, je parlerai d’un chemin de souffrance et d’amour purifié.

      vendredi 28 juillet 2023

      Hic Rhodus, hic salta !

      Les professionnels RH sont-ils en manque de visibilité ...

      Il est bien connu que l'être humain a une propension à désirer ce qu'il croit être un manque plutôt que de se satisfaire de ce qu'il possède. Tiraillé par le passé, fébrile à l'idée d'un futur, l'activité mentale provoque un sabotage de l’ici et du maintenant. Pire, cet état est considéré comme "normal".

      Captifs de fantômes...

      Finalement, se laisser ballotter par ce désir d'ailleurs et d'autre moment, c'est entretenir une tension insupportable avec notre condition réelle d'existence. 

      Il est vrai que le mode de vie contemporain n'aide pas, le présent n'a plus guère la place pour exister.

      Le passé, propriété sure et personnelle, devient un avoir, non un être. Paradoxalement, je m'identifie à lui...absurdité ! 
      Le présent est effrayant parce qu'il nécessite de mourir à chaque instant au passé. 
      Quant à l'incessant "je serai", la projection dans un futur qui ne vient jamais, quête d'idéal inatteignable, constamment renouvelée par la peur irrationnelle de vivre le présent, est également un déni, une forfaiture au regard de la vie.
      Si tu veux prédire le futur, construis le,  si tu te contentes de le penser, tu entretiens un jeu mortifère.

      ...dans une société malade...

      Force est de constater que cette instinct de fuite est fortement entretenu par des conditions externes propices à des pressions internes :
      • Une société et ses "gouvernants" malades, perdant tous repères de valeur, de principe, nourrissant l'individualité au détriment de l'individu (voir ici),
      • Des médias d'information qui n'informent plus, se contentant de jouer sur les charges émotionnelles, levier d'une audience basée sur le viscéral à défaut du cérébral,
      • Des réseaux sociaux, qui portent si mal leur nom, appelant l'instantanéité, l'orgueil, le chacun pour soi...réseaux de cellules isolées qui oublient qu'elles appartiennent à la même entité,
      • Couronnant la pyramide de Maslow, une spiritualité devenue business, faisant muter la périlleuse quête intérieure en une ballade prêt-à-porter au parfum souvent bien lointain de nos rivages natifs.

      ...toujours en capacité de se libérer.

      Mes contraintes quotidiennes me prouvèrent, jour après jour, que j'existais réellement et que je n'étais pas seulement une feuille ballottée au gré des vents de l'esprit, comme un Niezsche. Nietzsche avait perdu le contact avec le sol sous ses pieds parce qu'il ne possédait rien d'autre que le monde intérieur de ses pensées - qui d'ailleurs, possédait plus Nietzsche que lui-même ne le possédait. Il était déraciné et planait sur la terre, et c'est pourquoi il fut victime de l'exagération et de l'irréalité. Cette irréalité était pour moi le comble de l'abomination. Car ce que j'avais en vue, c'étaient ce monde-ci et cette vie-ci. Quelque ballotté et perdu dans mes pensées que je fusse, je ne perdais cependant jamais de vue que toute cette expérience à quoi je me livrais concernait ma vie réelle, dont je m'efforçais de parcourir le domaine et d'accomplir le sens. Ma devise était "Hic Rhodus, hic salta". (C'est ici Rhodes, c'est ici que tu dois danser).
      Jung, Ma vie, p304
      La conscience, qui reconnait et distingue sans faille les illusions, peut devenir témoin et permettre d'entamer la libération. 
      Tout est à portée de main avec une facilité si déconcertante qu'on en arrive, une fois le chemin entamé, à se demander comment nous ne l'avions pas vu.
      « nous sommes faits pour amener tous les mystères au grand jour, en qualité de ministres de l'éternelle source de la lumière » 
      Louis-Claude de Saint-Martin, Ministère de l'Homme Esprit p. 280

       Vous préparez le café le matin, regardez l'eau couler dans la verseuse, apprécier le bruit, les miroitements, la teinte des premières gouttes du breuvage qui s'écoule...sur la route, amusez vous à repérer les défauts des carrosseries des voitures voisines, la couleur des panneaux publicitaires, le visage des conducteurs dans la file d'attente...au travail, concentrez vous sur les tâches anodines et ennuyeuses comme si elles étaient cruciales, accordez vous des pauses pour respirer, sentir votre corps, faire un sourire à vos collègues. 

      Source de quiétude, baume révélant les illusions du passé, apaisant toute crainte du futur, la présence à l'instant, en conscience, est à la fois d'un accès immédiat, inconditionnel et difficile à maintenir dans la continuité...mais est ce nécessaire ?

      Alors, amis lecteurs, suspendez tout, pour cette seconde, à cette endroit, 

      Hic Rhodus, hic salta !

      samedi 15 juillet 2023

      Rencontre du sacré


      Lorsque l'on rencontre le sacré, on rencontre sa dimension intérieure, avec l'aspiration qu'elle comporte si souvent à la lumière et au Bien, et on est confronté à la réalité du Mal.

      Or, c'est une position originale de Jung : le mal existe et comme réalité « positive », si je peux me permettre ces mots. 

      Tra­ditionnellement le mal a été défini comme une simple privation de bien, donc comme un néant. Alors que Jung, dans la lignée des religions à tendance "ésotérique", considère que nous devons prendre en compte une réalité qui existe en soi du mal.

      D'une manière ou d'une autre, nous devons y être confrontés dans la pratique.

      Dans une confrontation non structurée avec le sacré, qui peut se traduire par des bouffées délirantes, Jung prend dès 1935 une position originale proche de ce que défendra plus tard l'anti-psychiatrie. 
      Il y voit un processus d'initiation et de découverte spirituelle qui n'arrive pas à s'exprimer, étant donné la forclusion du sacré dans la société actuelle. 

      L'initiation, au sens étymologique du terme, est un chemin que l'on emprunte dans la découverte d'une vie spirituelle. La seule chose à faire pour le thérapeute est alors de laisser se dérouler le processus, en ne le considérant pas comme une pathologie dans son essence même, et d'accompagner le patient en le guidant vers la sortie de ce qu'il est en train de vivre. 

      Cela est assez proche, à beaucoup d'égards, du voyage de l'âme des chamanes. La position extrêmement originale de l'analyste est qu'il s'implique totalement dans la situation qui lui est proposée. À la limite, il doit faire lui-même, avec son patient, ce chemin à travers le délire. Il doit prendre le mal à sa propre charge dans une sorte d'échange, de descente aux Enfers et de remontée.

      Michel Cazenave - Jung et le religieux p32