vendredi 23 décembre 2011

Le sacrifice

Abel et Caïn

Avec un peu de recul, je réalise que ce nouveau billet est probablement la continuité de cette première réflexion...et tombe à point en cette période de Noël. Qu'est ce que le sacrifice ? et de mes propres sacrifices ? sont ils obligatoirement contraints ? n'apportent ils qu'un lot de douleurs et souffrances ? sont ils réellement accidentels ? 
Autant de questions qui me taraudent depuis longtemps et, je dois admettre que les outils fournis par la psychologie jungienne m'ont permis de démêler beaucoup de choses et d'éclairer mes incompréhensions...un petit partage.




Sur un plan étymologique (sacrificium, fait de rendre sacré), le sacrifice est donc un acte reliant à la divinité. A notre époque, où la mort ritualisée en offrande aux Dieux ne représentent plus qu'une pratique archaïque (et barbare car absolument plus comprise) de nos  ancêtres très (trop ?) éloignés, cette acception a totalement disparu au profit de celle d'un arrachement forcé et contraint par des évènements extérieurs...surprenant de constater un tel grand écart ! 
Et pourtant, les sages de toutes cultures savent que la peur et le repliement sur son moi (je suis convaincu que les deux sont indissociables) sclérosent toutes avancées spirituelles, alors ? avancer vers Dieu signifie t'il toujours la mort de l'intégrité passée qui nous rassurait tant ? il semblerait bien que oui et la pensée de Jung précise même que ces arrachements ne seront productifs que s'ils sont "accompagnés", acceptés résolument et sereinement...sereinement car il nous faut reconnaître notre subordination à quelque chose qui nous dépasse et nous dépassera toujours et qui, pourtant, est le coeur réel de notre être, le Soi (approche ici).

Le sacrifice ou l’ouverture au sacré ne se fait que par lentes étapes et inclut le renoncement conscient  en vue d’une métamorphose. Sur la voie de l'individuation, la plongée intérieure ne se peut s'opérer que par couches successives, telle l'archéologie, et chaque profondeur oblige à une confrontation toujours plus délicate jusqu'à l'éclat brûlant du numinosum, le regard des "Dieux".



Le sacrifice à l'oeuvre dans la conquête du Soi ne crée aucune frustration car il répond à une dialectique qu'exige la nature de l'homme. Il est encore moins castration car la participation volontaire du moi est nécessaire. Dans les racines de la conscience (billet ultérieur en préparation), Jung traite de la transsubstantiation (conversion du pain et du vin en corps et sang du Christ lors de l'Eucharitstie) qui est sacrifice ultime, Dieu comme sacrifié et sacrificateur pour la rédemption du genre humain, la conscientisation de Dieu dans l'homme et de l'homme vers le Soi.

Pour terminer, une citation des "Métamorphose de l'âme et ses symboles" comme un clin d'oeil. En effet, en rédigeant cet oeuvre, Jung savait qu'il signait l'arrêt de mort de sa relation à Freud qui allait induire tant de changements dans sa vie sociale et intérieure...un pur sacrifice en somme.

" Ce que l’audace des hommes découvre par spéculation sur l’essence du monde phénoménal , à savoir la ronde des étoiles et l’histoire universelle humaine sont l’illustration substantielle d’un rêve divin appliqué au drame intérieur , cela devient probabilité scientifique . L’essentiel du drame mythique ce n’est pas le concrétisme des personnages , autrement dit , il importe peu que soit sacrifié tel ou tel animal ou représenté tel ou tel dieu ; l’important , c’est uniquement qu’un sacrifice ait lieu , c’est-à-dire que se produise dans l’inconscient un processus de métamorphose dont la dynamique , dont les contenus et le sujet sont eux-mêmes inconscients , mais se révèlent indirectement à la conscience parce qu’ils stimulent le matériel représentatif à sa disposition et s’en revêtent en quelque sorte comme des danseurs de peaux de bêtes et les prêtres de la peau des hommes sacrifiés "

8 commentaires:

Anonyme a dit…

article remarquable comme à ton habitude semble-il, je te souhaite un joyeux noël

Michelle a dit…

En lisant Jung je me suis réconciliée en quelque sorte avec les rituels de l'église catholique: le symbolisme de la transsubstantiation entre autres que j'ai pu voir sous un autre angle. J'ai réfléchi à l'hostie, blanche et ronde, comme un symbole du Soi. Je viens de lire "Le code caché de votre destin" de James Hillman. Il écrit à la fin du livre que le seul plan sur lequel les humains sont égaux, c'est celui de l'individualité. Chacun est unique et peut développer ce qui fait son unicité. Encore doit-il être prêt à supporter les épreuves sur le chemin de l'individuation, le sacrifice librement consenti!
Merci Jean, joyeux Noël!

Jean Bissur a dit…

Bonjour Michelle,

J'ai lu tardivement Hillman et j'ai regretté de ne pas l'avoir fait plus tôt...égaux dans notre indivisibilité singulière et égaux aussi car portés par une source commune.

Merci Michelle, joyeux Noël à toi également.
Jean

nicole a dit…

Superbe réflexion, merci encore pour cette écriture qui me permet de saisir des concepts si importants.
oui la transformation ne peut s'épargner le sacrifice, l'abandon d,une forme pour une autre.
Je m'apprête à relire La force de caractère (ou À quoi sert la vieillesse ?) de Hillman.
Le vieillissement m'entraîne dans les profondeurs presque malgré moi...;la biologie se mêlant de nous effacer (effacer le Moi ) un peu inexorablement .
J'adore cette idée que sacrifice et sacré sont main dans la main ;o)

Anonyme a dit…

Bien sûr les sacrifices sont difficiles à supporter, mais ils sont le résultat d'un choix, une fois décidés, il vaut mieux ne plus y revenir et penser à autre chose non ?

Psyché

Jean Bissur a dit…

Un choix est aussi un renoncement...un renoncement appelle une transformation. Tel est l'enjeu du sacrifice, à mon avis.

Jean

Tempérance a dit…

Une magnifique réflexion, merci . As-tu vu le film de Cronenberg "A dangerous method"? Personnellement j'ai beaucoup aimé, surtout la façon dont la rupture entre Jung et Freud a été traitée.
Bonne fin d'année à toi.

Jean Bissur a dit…

Bonjour Tempérance,

Oui j'ai vu le film, j'en ai récemment parlé sur le blog d'Ariaga. Je te rejoins sur ce point, la séparation inévitable de ces deux grands penseurs est très bien traitée, avec sensibilité et profondeur...je pense faire un petit billet sur ce film bientôt.

Bonne fin d'année également,
Jean