jeudi 31 mars 2011

Fonctions psychologiques (6) - Aspect collectif

En lisant l'ouvrage ci-contre, composé d'entretiens avec Jean Biès (voir ici pour connaitre le personnage, ce qui n'est pas précisé est que sa femme, Rolande Biès était une proche et dernière analyste formée par Marie-Louise von Franz), j'y découvre une proposition assez originale.

J'ai hésité longuement à présenter l'idée, suggérer un développement en fouillant dans les époques mentionnées...et puis finalement, j'ai opté pour livrer les mots originaux et laisser aux lecteurs qui le souhaitent le soin d'aller creuser la question au besoin. 
On y découvre au passage la notion de quaternité, thème fondateur chez Jung sur lequel nous reviendrons...
A la fin de la lecture de ce passage, une question reste en suspens, chargée d'espoir et d'incertitude (l'un ne pouvant se passer de l'autre) : Soit, et après, que nous attend il ?

                              

…On peut dire que par la nature de ses thèmes et de son inspiration, le XIIe siècle est illuminé par la fonction Intuition avec la même évidence que notre époque se situe dans la fonction Sensation, comme le classicisme se situait dans la Pensée, et le Romantisme dans le Sentiment. Cette clé, car c'en est une, qu'est la quaternité des fonctions, ne permet pas seulement de comprendre l'être humain que l'on est, et ce que sont les êtres humains ; elle précise aussi le profil, l'atmosphère des époques. Pour ce qui est de la nôtre, il me semble évident que l'érotisation généralisée, la « libération des mœurs », les priorités sportives et alimentaires, l'obsessionnel freudien dont on voudrait nous faire croire qu'il explique tout, sont autant de réalités omniprésentes qui placent notre époque, d'emblée, sous l'influence de la Sensation. Tout le monde peut le vérifier. En quoi le XXe siècle aura été à l'exact opposé du XIIe



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3 - Schémas
7 - La fonction intuition

jeudi 17 mars 2011

L'oeuf, la poule...ou autre chose.


La causalité est un principe qui reste pour nous la manière la plus simple de penser un processus qui a un commencement dans le temps et se poursuit, en déroulant des effets. J’aimerai tenter une approche sur la causalité et, par extension, l’hypothèse d’un principe a-causale. Dans la synchronicité de Jung, coïncidence avec sens pour faire bref, nous ne sommes plus dans la causalité et les implications et développements apportés par le psychologue mènent vers des considérations extraordinaires…j’aborderais cela plus tard.

Penser qu’il y a une seule cause derrière un phénomène, n’est-ce pas simpliste ? On accorde un sens à la causalité mais n’est-elle pas nécessairement complexe ? Et finalement une causalité complexe ne revient-elle pas à parler d’une manifestation globale ?
Le principe de causalité est rangé au nombre des principes rationnels. Il est en fait inséparable de l’espace et du temps; le vent à 15h31, dans mon bureau, a entraîné la chute d’une feuille. Le principe de causalité est très rassurant et il offre une prise à l’action de l’homme sur le monde. La raison, le mental, a un besoin vital de causalité…d’ailleurs, au passage, c’est la démonstration que le besoin de merveilleux et de magie nourrit un autre part de notre être.

David Hume (voir ici) émit des doutes très sérieux sur l’existence réelle de cette causalité et de la prétention d’en faire un principe rationnel. Personne n’a jamais observé le principe de causalité dans l’expérience. Nous ne percevons que des événements. La conjonction constante de deux événements, ainsi que l’attente anticipée est ce à quoi se résume notre idée de la causalité. Finalement, le principe de causalité est seulement un principe cognitif.

En science, la preuve de ce lien de causalité réside dans le fait que l’apparition d’un événement permet de prédire à l’avance l’apparition de l’autre…et c’est précisément ce prédicat qui va être ruiné par un pan récent des science, la physique quantique. En effet, le principe d’incertitude explique que l’indéterminisme est fondamentale dans la matière et donc, le principe de causalité doit être abandonné. Si le sujet vous interpelle, n’hésitez pas à « googoliser » (comme ça) sur l’intrication quantique, la non-localité, vous serez surpris de constater que cette branche des sciences aboutit à l’idée que l’Univers forme un tout indivisible, qui apporte cohérence à chaque événement se produisant en lui.
Un doute surgit : ne pourrait-on pas mettre en évidence, à un niveau macroscopique, le caractère inadéquat du principe de causalité ? Il me semble que le principe de la synchronicité est un fort pertinent exemple.


En faisant un petit pas de retrait, nous réalisons que le monde réel n’est pas ce que le mental représente. La vision en profondeur est elle-même non-causaleHeidegger disait très joliment « la rose est sans pourquoi ». 
Mais alors, sur quoi buttons-nous ? D’où nous vient cette fixation sur l’idée même de causalité ? Est-ce une compulsion de l’ego que de chercher à quadriller le réel avec la causalité ?
Le mental projette constamment la dualité. Une conscience plus élevée est nécessaire. Quelle est-elle ? Une présence est ce qui advient spontanément quand le mental cesse de produire ses constructions et quand il reste en silence. Alors une conscience d’une qualité fondamentalement différente apparaît, car son assise est a-causale et intemporelle. Aucune théorie ne peut décrire l’ultime...seule l'expérimentation fait foi.

Ce que la pensée classique n’a pas compris, c’est à quel point le principe de causalité est lié à une forme de conscience. Le Vedânta indien a plongé depuis des millénaires dans cette perspective qui dépasse le principe de causalité. Plus récemment, les concepts de synchronicité, Unus Mundus, psychoïde maniés par Jung postulent le principe d'une unité globale, hors du champs de la conscience, où finalement causalité et a-causalité ne serait que des "processus" secondaires d'un principe supérieur...

A bientôt,
Jean

mercredi 16 mars 2011

Severance...

Un groupe que j'affectionne depuis plus de vingt ans, Dead can dance. J'ai choisi arbitrairement un solo de Brendan Perry, qu'on entend souvent moins que Lisa Gerrard...son timbre de voix est envoûtant.
Deux versions live, 16 ans d'écart.


mardi 8 mars 2011

The Red Book - Le livre rouge [1]

Je pense que tous ceux qui s'intéressent à l'oeuvre de Jung connaissent la nature particulière de cet ouvrage. Pour les autres, on pourrait le résumer comme le journal intime du psychanalyste zurichois qui retrace ses confrontations avec l'inconscient. On comprend vite l'aspect éminemment intime et confidentiel du livre (et on est en droit, du moins je le fais, de se poser la question de la légitimité de sa diffusion au public...mais le consensus général -l'hypocrisie ?- précise que Jung n'a jamais mentionné une autorisation ou refus à sa publication).

A noter qu'une traduction en français est en cours, édité normalement en septembre 2011 par "l'Iconoclaste et la Compagnie du Livre Rouge". Une exposition de l'original ainsi que divers sculptures et peintures aura lieu au musée Guimet  du 07 septembre au 07 novembre.

J'ai cédé à l'envie et possède une version de ce "manuscrit". A l'heure actuelle, il se présente avec une première partie qui est la reproduction exacte (numérisée) de l'ouvrage et la deuxième partie qui traduit les écritures en anglais. Même si vous ne maîtrisez par la langue de Shakespeare, vous ne pourrez pas être insensible aux dessins et mandalas. Je crois que ce qui m'a le plus marqué, ce sont les petites imperfections, ratures et autres. J'avoue que je ne me suis pas encore penché sur l'étude des textes; selon mes envies, j'ouvre l'ouvrage (volumineux et lourd d'ailleurs), je me laisse aller à regarder les choses avec "mon âme", abandonnant l'intellect...je suis partagé par l'émotion vibrante de toucher l'âme de Jung et par un sentiment conjoint de "profanation", de sacrilège...je fais en effet partie de ceux qui sont convaincus que ces pages n'étaient pas dédiés à la diffusion.

En suisse, jusqu'au 20 mars, se tient une exposition autour de cet oeuvre. Voici un lien avec un reportage sympathique où l'on a droit à une visite de Bollingen :

Et ici, un reportage connu mais instructif sur le déroulement de la numérisation de l'ouvrage original.




lundi 7 mars 2011

Fonction psychologique (5) Fonction transcendante...la transformation radicale.

Voici le moment d'évoquer cette fonction très particulière. Peut on la ranger avec les autres fonctions que nous avons étudiées (voir ici) ? la question mérite d'être posée mais j'avoue ne pas être certain de la réponse...et, compte tenu de l'évolution de la définition dans les écrits de Jung, peut être est il plus prudent et productif de se contenter de parler de son rôle, de ses conséquences, du sens qu'elle détient pour celui qui la vit. Je vais fortement m'appuyer sur le cahier jungien n°77 de 1993, dédié au thème de la fonction transcendante. Cette fonction, supposée participer à la subtile alchimie de la conjonction d'opposés est elle-même formée d'apparentes contradictions...mais nous y reviendrons plus tard.

Une fonction 
"Cela signifie une fonction psychologique constituée d'éléments conscients et inconscients, une coopération discursive de facteurs conscients et inconscients. On la dit "trans­cendante parce qu'elle rend la transition d'une attitude à une autre organiquement possible sans perte de l'inconscient"; "parce qu'elle facilite la transition d'une condition psychique à une autre par le moyen de la confrontation mutuelle des opposés". La fonction transcendante "unit les paires d'opposés". Elle est liée de près à la formation du symbole, et "le Soi, en tant que symbole qui réconcilie" est considéré comme son fruit le plus recherché. 
Cette "expérience complexe vient de l'intérieur, c'est-à-dire de l'inconscient". "l'initiative appartient à l'inconscient, mais toutes les critiques, les choix, les décisions incombent à la conscience..." C'est "une conversation suivie avec l'inconscient"."Chez les gens normaux, la fonction transcendante se déroule uniquement dans l'inconscient, qui tend continuellement à maintenir l'équilibre psychique". "La fonction transcendante n'est pas quelque chose que nous créons nous-mêmes, mais plutôt une chose qui apparaît lorsque l'on supporte la lutte entre des opposés". Elle "apparaît comme un mode d'appréhension médiatisé par les archétypes et capable d'unir les opposés". Jung postule ainsi clairement la nature archétypique de la fonction.

Un processus
 Jusqu'ici, la fonction transcendante a été clairement considérée comme étant une fonction. 
D'autres passages des écrits de Jung la définissent comme étant "une tran­sition vers une nouvelle attitude" , "une expérience personnelle spon­tanée", "un processus purement naturel". Ce "n'est pas un processus partiel soumis à un déroulement conditionné mais bien un événement global qui inclut ou mieux, devrait inclure, tous les aspects."
Dans des textes plus récents, la référence au processus d'individuation deviendra plus explicite : la fonction transcendante est considérée comme "en faisant partie", parfois même elle est identifiée à "la conjonction du conscient et de l'inconscient", "la transition vers le Soi". "Le traite­ment constructif de l'inconscient, c'est-à-dire, la question du sens et de la finalité, ouvre la voie au patient vers ce processus que j'ai appelé fonction transcendante".

Une méthode
"Mais cela peut être aussi une méthode : à savoir, quand on essaye, avec l'aide de rêves et d'autres manifestations de l'inconscient, de reconnaître la contre-volonté inconsciente. A ce moment, la personnalité consciente est confrontée avec la contre-volonté inconsciente. Le conflit qui s'ensuit mène - grâce à la fonction transcen­dante - à un symbole qui unit les points de vue opposés. Le symbole ne peut être choisi ou construit consciemment ; c'est une sorte d'intuition ou de révélation."

Le résultat final
Pour tout compliquer, une quatrième définition apparaît ça et là : la fonction transcendante est le résultat de "l'union des contenus conscients et incons­cients", "la réconciliation des paires d'opposés. De cette réconciliation naît toujours une chose nouvelle, quelque chose de neuf est réalisé. C'est la fonction transcendante...".

Jung a écrit sur le sujet une citation qui donne une vivante description de la fonction, de la méthode, du processus et du résultat final :
"L'aller et retour des arguments et des affects représente la fonction transcen­dante des opposés. La confrontation des positions crée une tension énergétique source de vie, un troisième terme (...), une naissance vivante qui conduit à un nou veau palier, à une nouvelle situation. La fonction transcendante apparaît donc comme une propriété des contraires rapprochés." 

On le voit, définir et cadrer cette fonction n'est pas une mince affaire...après tout, cela n'est pas nécessaire car, plus que toute autre fonction, la fonction transcendante est une expérience vivante, singulière à chacun, théoriser autour n'est pas "raisonnable"...mais cela a le mérite d'aider à comprendre, de faciliter la "coopération" dans le travail titanesque avec l'inconscient. 
Ce qui m'a marqué dans l'étude de cette fonction, et j'y reviendrai plus longuement, c'est la notion de sacrifice et de souffrance, inévitable et salutaire...abandonner l'ancien pour naître au nouveau, une véritable expérience initiatique.


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3 - Schémas

vendredi 4 mars 2011

Se réaliser, non seulement guérir

"La voie des assimilations successives conduit bien au-delà du succès curatif intéressant spécialement le médecin; elle mène en définitive vers ce but lointain(1) qui, motif peut-être primordial, occasionna la vie, je veux dire vers la réalisation pleine et entière de tout l'individu, l'individuation. Nous autres médecins sommes sans doute les premiers observateurs conscients de ce processus obscur de la nature(2). Mais, en règle générale, nous n'assistons qu'à l'épisode pathologique, perturbé, de ce développement et perdons de vue le malade une fois guéri. Cependant, ce n'est qu'après la guérison que nous aurions l'occasion réelle d'étudier le processus normal qui s'étend sur des années et des dizaines d'années. Si l'on avait quelque connaissance des buts auxquels tend le développement inconscient et si le médecin ne puisait pas précisément ses connaissances psychologiques dans la phase maladive et perturbée, l'impression que laissent dans l'esprit d'un observateur les processus révélés par les rêves serait moins décousue et l'on pourrait reconnaître avec plus de clarté quel est le dessein suprême des symboles. A mon avis aucun médecin ne devrait perdre de vue que tout procédé psychothérapeutique, et en particulier le procédé analytique, fait irruption dans un ensemble, dans un décours orienté - tantôt en tel endroit, tantôt en tel autre - découvrant chemin faisant certaines phases qui, dans leurs tendances particulières, paraissent être contradictoires. Chaque analyse(3) ne révèle qu'une partie ou qu'un aspect du phénomène fondamental ; c'est la raison pour laquelle les comparaisons casuistiques (Forme d'argumentation qui consiste à résoudre les problèmes posés par l'action concrète au moyen de principes généraux et de l'étude des cas similaires. Wikipedia) n'engendrent tout d'abord qu'une confusion désespérante. Aussi, est-ce malgré tout volontiers que je me suis cantonné dans des considérations élémentaires et pratiques, car ce n'est qu'au voisinage immédiat de l'empirisme quotidien(4) qu'il est possible d'arriver à un accord à peu près satisfaisant."                    
L'homme à la découverte de son âme  Jung 

Ces mots se suffisent à eux-mêmes et j'étais tenté de les livrer comme cela. Quelques mots cependant...

1"...vers ce but lointain..."
Jung exprime clairement sa conviction sur la vie, le sens...   

2"Nous autres médecins..."
A une époque où les porteurs du bâton d'Asclepios (=caducée médical) ont, pour la plupart, oublié la valeur première de leur serment, cette leçon d'humilité résonne avec d'autant plus de vigueur.

3"Chaque analyse..."
Ne jamais confondre le moyen et le but, le bâton de marche du chemin à parcourir.  

4"...l'empirisme quotidien..."
La vie s'exprime à chaque instant. Dans ces mots, on comprend mieux pourquoi, au terme de sa vie, après des décennies de recherches cliniques, des milliers de pages d'ouvrages rédigés, des concepts audacieux élaborés, Jung incitait les jeunes analystes à tout oublier des théories pour écouter la vie s'exprimer...laisser leur âme se relier à d'autres âmes.

Jean