samedi 30 décembre 2023

Le refus de voir


Proposer à l'homme moderne de comprendre sur le plan du sujet ses imagines oniriques, c'est, toute proportion gardée, comme si l'on tentait d'expliquer à un indigène, tout en faisant l'autodafé de ses fétiches et de ses figures ancestrales, que les « pouvoirs guérisseurs » sont d'une essence spirituelle, et que, loin d'habiter les objets livrés aux flammes, ils dorment dans l'âme humaine.

L'indigène ressentirait une aversion légitime à l'égard d'une conception aussi hérétique; comme lui, l'homme moderne éprouve un haut-le-corps, fait de désagrément et de crainte inavouée, à l'idée de trancher à la légère l'identité, sanctifiée de toute éternité, de l’imago et de l'objet.

Il faut avouer qu'un tel divorce aurait pour notre psychologie des conséquences incalculables : il n'y aurait plus personne à accuser, à rendre responsable, plus personne à remettre dans le droit chemin, à rendre meilleur, plus personne à punir !
Au contraire, en toute chose, il faudrait commencer par soi-même, exiger de soi et de soi seul, ce que l'on exige des autres !
Ces bouleversements disent éloquemment pourquoi la conception sur le plan du sujet des imagines du rêve n'est pas de celles qui peuvent laisser indifférent.

Jung, L'homme à la découverte de son âme, p242

mardi 26 décembre 2023

Solve et coagula - Abandon et détermination


Arcane 15, le diable sous forme de bouc humanisé
Arcane 13- Chapelle des Avenières
 
" Je retrouvai ainsi enfin le sol qui avait été la base de mes propres expériences, durant les années 1913 à 1917 ; car le processus par lequel j'étais alors passé correspondait au processus de métamorphose alchimique. " Jung, Ma vie, page 244
 
Continuons un peu sur le terrain fertile de l'alchimie dans l'œuvre de Jung.
 
Solve et coagula, pierre angulaire (ou plutôt clef définitive) du Grand Œuvre, peut se traduire  par dissolution et coagulation...deux termes qui méritent notre attention car les similitudes avec le processus d'individuation sont nombreuses.
 
Regard alchimique

Les alchimistes, qui vivaient l'expérience commune de l'esprit et de la matière (LABOR ORATOIRE),  conjuguaient la dissolution des éléments dans l'athanor (le fourneau) à celle de leur propre "nature profonde" (l'individu de Jung). 
Selon un des principes de l'alchimie, les éléments dissous, se recombinaient ensuite, pour donner un produit nouveau,  affiné, transformé, renouvelé. 
Simultanément, la plongée en eux-mêmes, suivant le rythme de la chimie visible, aboutissait à une métamorphose intérieure, l'ouverture à un tout autre, à une conversion, une métanoïa. 
L'affinage de la matière brute initiale se vivait donc dans le visible comme dans l'invisible, l'un ne pouvant se passer de l'autre.

De l'importance du cycle

Suivant les traditions d'Occident ou d'Orient, le temps linéaire n'est qu'une illusion, le temps cyclique (inscrit dans des cycles successifs) régit la réalité, le monde de l'esprit comme la dynamique de l'être...jusqu'à ce que, rejoignant, ou retrouvant une unité perdue, l'être sorte du chemin cyclique, dissipant toutes les illusions.
Dans le cas qui nous intéresse, l'édification psychique, il semblerait qu'une loi similaire gouverne les processus. Jung décrit amplement cette dualité inhérente à la psyché, imposant une résolution continuelle vers une conjonction, le binaire résolu dans le ternaire, écho ou accomplissent de l'unité. 
La plongée dans nos profondeurs toujours plus inaccessibles et impersonnelles en apparence, conduisant à cette unité fondatrice pourrait avoir comme représentation la spirale, conjonction de l'axe horizontale cyclique et l'axe verticale descendant.
 
Libido : Progression et régression

Comment, dans ce processus cyclique de dissolution et reconstitution, ne pas faire l'analogie avec les évolutions de libido, selon Jung, qui suivent des phases :
  • Régression : Inadaptation du niveau de conscience, immersion dans l'inconscient, ébranlement de l'existant, plongée vers l'inconnu, les produits de l'ombre, du fond inexploré de l'être (Solve),
  • Progression : Réorganisation des outils psychiques, adaptation au milieu extérieur, accroissement de la conscience (Coagule)

Il est essentiel de noter que les deux phases sont indissociables et indispensables.
 
La progression établit l'individu, la régression lui fournit de nouveaux matériaux, le cycle accompli construit du nouveau, suit la trace de l'unité perdue, la quête de la pierre philosophale.

vendredi 15 décembre 2023

Médiocre et rampant, on arrive à tout.

Citation de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (1732-1799)

La dystopie échoue-t-elle à prévenir ? - Dystopie - Un genre ...

Anecdote


Cette citation en titre, entendue il y a quelques années, m’a longtemps amusé.
Plus de trois siècles après sa rédaction, le sourire se crispe car ce qui était un joli trait de mots à l’époque, devient une pertinente, donc douloureuse, appréciation de la société contemporaine.
Hier soir, j’éteins la télé, abasourdi.
Une chaine d’information (sic) avec les sempiternels experts (re-sic) chroniqueurs font ce qu’ils savent faire, commenter. En effet, l’investigation a disparu depuis 20 ans au profit du jugement instantané et subjectif. J’entends une succession de demi-vérités, de demi-mensonges, de complète désinformation.
« ça » existe parce que l’audience existe, l’audience existe parce que les téléspectateurs sont présents et attendent « ça », car plus capables de discerner.

Constats ?

La tour de Pise penchée au milieu de nulle partLe niveau scolaire s’effondre depuis quelques décennies, pour un ensemble de raisons mais la principale a été probablement identifiée par Laurent Jaffro et Jean-Baptiste Rauzy, dans L’École désœuvrée, quand ils affirment que « l’on accueille des élèves plus faibles dans des classes plus avancées, puis, dans un second temps, on révise à la baisse les exigences en se réglant sur leurs capacités ».
Suivant l’inexorable élan d’une société, devenue indolente, l’école ne vise plus à éduquer, encore moins élever, l’esprit de nos bambins mais se contente de déposer un lot de connaissances, calibré sur la base du maillon le plus « faible ». 
La notion de l’effort s’est perdue au profit d’une standardisation de la pensée, tirant naturellement vers un appauvrissement général.
L’enseignement, socle de la culture, culture elle-même arme contre l’ignorance, ignorance mère de tous les maux, pour reprendre Rabelais. 

Que peut-on attendre d’une société qui ne propose plus
à ses enfants de culture suffisante ni même le goût du « savoir » ou encore de l’effort ?

Et pour les adultes, où en est-on ?
  • Sur le plan social, la « beaufitude » et la négligence sont des valeurs refuge.
  • Sur le plan de la communication, les réseaux sociaux culminent. Comme l’écrivait Umberto Eco, ces espaces communautaires offrent au premier imbécile venu un poids de parole supérieur à celui d’un prix Nobel. Plus inquiétant, ils offrent un anonymat suffisant pour laisser tous les instincts s’épancher sans réserve.
  • Sur le plan sportif, l’argent voire la triche ont remplacé allègrement la recherche gratuite de l’honneur et du dépassement de soi.
  • Sur le plan économique, l’enjeu du gain a, depuis longtemps, écrasé la valeur de l’unité humaine.
  • Sur le plan politique, ceux que nous élisons pour nous diriger et pour guider la cité n’ont pour seule ambition que l'assurance d'un prochain mandat en suivant les délires vulgaires de la foule, au lieu de répondre aux responsabilités de leur fonction.
  • Sur le plan sociétal, la licence et les réglementations remplacent la liberté, tournant le dos à des siècles de civilisation.
  • Sur le plan éthique, l’hédonisme fait figure de norme et l’effort de repoussoir.
Conséquences

Au risque d’être qualifié de "réac", force est de reconnaitre qu’aujourd’hui, dans tous les domaines, la médiocrité et le « prêt-à-penser » règnent.
Les rouages qui ont conduit à cette « médiocratie » sont discrets, implacables, intégrés dans un paysage social où « l’un-dividu » ne peut que se perdre et à qui l’on impose comme normalité un objectif de confort et un mode de pensée standardisé.
Comble, cette « normalité » est érigée comme idéologie dominante de notre société.
Gare à la tête qui dépasse ! 

 
Reprenant, peut être facilement, le bien connu mythe de Platon, tout le monde est au fond de la grotte à s’ébahir de la danse des ombres !
Mais aujourd’hui, les ombres dansent à toute vitesse sur des écrans de smartphone et tout le monde est confortablement assis sur des sofas offerts par une élite, heureuse de cette situation.

Finalement, l’époque tente de dissoudre l’individu au sein d’une matière collective molle, malléable à souhait.

Quelle issue ?

L’outil doit être la pensée critique, le terrain du combat, la subjectivité,  l’objectif, le discernement.


Développer la pensée critique, c’est faire en sorte de transformer les éléments de notre subjectivité en objet de la pensée. 
Penser en fonction des ressources propres à l’esprit et non par rapport aux modalités instituées par des appareils de pouvoir.
Qu’importe l’avis des experts de tous bords, les informations officielles, la pensée dominante, écrasante. Il est grand temps que l’on se mette à penser par nous-mêmes, de manière libre.
Ne plus laisser les termes idéologiques et les assertions du pouvoir gagner le siège de la subjectivité mais reconquérir une vision lucide, validée par notre pensée et des sentiments congruents.

Cela demande un effort soutenu, nécessite de sortir du lot d’une normalité docile, d’une facilité puérile… c’est finalement se lever et sortir de la caverne, seul, certes, mais libre.

La tâche est ardue mais loin d’être insurmontable.

Commençant cet article par une citation du XVIIIe, je conclurais de la même manière.
Le politicien Pierre-Marc-Gaston de Lévis (1764-1830) écrivait « attiré par la nouveauté, mais esclave de l’habitude, l’homme passe sa vie à désirer le changement et à soupirer après le repos. »
 
 
Cessons de désirer le changement, créons le ici et maintenant !

jeudi 16 novembre 2023

Mon analyse avec Jung - Sabi Tauber

 
Je n'étudie plus, avec assiduité, les livres d'étude de Jung, l'exigence de leur lecture n'est plus compatible avec ma vie actuelle, mais je m'y réfère régulièrement car cela me semble une impérieuse nécessité pour écrire précisément sur le thème de la psychologie analytique.
Pour ce qui concerne les "livres d'accès à sa pensée", j'en ai tant parcouru ces 15 dernières années que je pensais, assez orgueilleusement, "avoir fait le tour".
Il y a quelques semaines, mon regard tombe sur cet ouvrage, au titre volontairement aguicheur. Une fois n'est pas coutume, je décide d'aller au-delà de mes aprioris et de l'acheter.
Grand bien m'en a pris !
Enfin, un livre qui porte un témoignage vivant, à la subjectivité assumée. Un regard sur Carl Jung comme "homme du siècle", mais aussi et surtout, comme pionner d'une méthode analytique hors norme...
 

Quelques critiques en préambule

 

Tauber et Jung - 1959
Dès les premières pages, on ne peut pas passer à côté de la fascination (et je pèse mes mots) que porte Sabi (Elisabteh) Tauber au "vieux" Jung.
Tant de qualificatifs élogieux, de petits poèmes qui lui sont dédiés au fil des pages, ne laissent guère de doute quant à l'intensité de l'image de son "guérisseur" portée par la psyché de la jeune femme. Elle le nomme, à plusieurs reprises, son gourou (à prendre, évidemment, dans l'étymologie sanskrit de Maître).
Encore plus marquant, la fréquence des rêves de Sabi dans lesquels apparaissent directement Jung...
Alors quoi ? Sommes nous dans un cas classique de contamination psychique, de transfert mal vécu, d'ascendance invisible, de complexe paternel à dénouer ?
Sur ces questions, nous engageons le lecteur à faire sa propre opinion.
Après la lecture de ce livre, mon opinion personnelle est claire et sans appel : quand le "un flux porté par la Nature" est alimenté et non pas ralenti voire stoppé, nous sommes en face d'une source de vie...
Et Sabi témoigne, avec émotion, de sa (re)connexion à la vie grâce au travail engagé avec Jung.

Nature et contexte de l'ouvrage


L'ouvrage se présente comme un journal intime, et est assumé d'ailleurs comme tel.
Sabi le lègua à son fils, Christian, accompagné de ces quelques mots, quelque peu énigmatiques :
"Fais en ce que tu veux; tu peux le brûler ou bien, si tu trouves qu'il peut être utile à quelques personnes, tu pourras aussi le publier après ma mort."
Sabi rencontre Jung pour la première fois en 1945, après une de ses conférences. 
Après quelques années d'analyse avec Barbara Hannah (1891-1986), proche collaboratrice de Jung, le "Maître", qui deviendra par la suite un ami proche de la famille, accepte de travailler avec elle, à partir de 1950, il a alors 75 ans.
Quand on a saisi le cadre de vie de Jung à ce stade de sa vie (à travers les correspondances et quelques autres témoignages), on comprend pourquoi leurs rencontres furent rares, pas toujours programmées, peu régulières, mais d'une intensité et profondeur parfaitement restituées par la plume de Sabi.


11 ans et une vie qui change


Leur relation entamée en 1945, "régularisée" dès 1950, durera jusqu'au "départ" de Jung (juin 1961).
Sans tenter de dévoiler les processus psychiques intimes qui émergèrent en elle, par nature, indicibles, Sabi nous entraîne avec elle dans des échanges qui ont contribué à changer sa vie et son regard intérieur...Ce faisant, elle nous permet de découvrir un Jung âgé, sage, érudit, mais tout aussi facétieux, bon vivant, affable.
Nous sommes à côté d'elle quand Jung traduit ses rêves, interprète ses tirages de géomancie, de Yi-King, de tarot, l'exhorte à écouter son "grain de folie qui sommeille", gronde pour se faire entendre et sourit pour apaiser son âme tourmenté...



En conclusion...


Ce livre ne s'adresse pas spécifiquement aux "étudiants de la pensée" mais, pour une fois, aux curieux.
Curieux qui souhaitent "toucher" le Jung au-delà des conventions de tous genres, "sentir" sa présence, pressentir les énergies qui l'accompagnaient à la fin de son séjour terrestre, quand il achevait, pour un temps au moins, "l'histoire d'un inconscient qui a accompli sa propre réalisation" (Ma Vie).




Quelques extraits

 

… En fait, on n'a pas besoin d'une "analyse" quand on a des liens véritables et sincères et qu'on arrive à penser d'un point de vue psychologique. Soyez vraie, allez à l'essentiel. De cette manière, les personnes qui vous entourent seront obli­gées, elles aussi, de se tourner vers leur propre réalité. Les liens deviendront alors véritables et authentiques.  p49

... « La cuisine, c'est la terre ! Pourquoi donc le sens du goût aurait-il moins d'importance que l'ouïe ? » répondait-il à nos sourires incrédules. « Il est difficile et dangereux de cui­siner sur un feu ouvert. C'est de la magie ! Le feu brûle et on s'enflamme en sa présence ; il faut ajouter mille et une choses pour assurer la réussite. Les jurons en font naturellement partie (comme sur un bateau à voile !). Tous les cuisiniers et cuisinières sont des "gens qui ont un grain", ils sont un peu piqués, parce qu'ils ont affaire au feu... »
Après un verre de Bourgogne, je lui ai demandé, la bou­teille à la main, s'il en voulait encore. D'un ton catégorique, il a dit : «Non, je ne bois qu'un seul verre», puis il m'a pris la bouteille des mains en ajoutant : «ou un et demi», et il s'est servi lui-même !   p95

Il me fait visiter la tour et me montre les transformations effectuées, ses pierres sculptées, et me parle de son projet de peindre le plafond. Il est incroyablement actif, et c'est un véri­table artiste ! Puis je suis le vieil homme aux lourds sabots de bois dans l'escalier étroit et usé qui mène à la chambre de la tour. Cette pièce est chaude et agréable, mais l'air est très lourd. On a le sentiment qu'il se passe en permanence des choses importantes dans ce lieu. Il s'installe confortablement dans son vieux fauteuil, qui me semble près de s'écrouler, bourre tranquillement sa pipe et me regarde...
... avec ce regard, on se retrouve tout d'un coup en plein cœur du monde, là où le destin prépare les événements. Confronté à Jung, on est dans l'essentiel, on est totalement soi-même. C'est un magnifique sentiment de liberté. p125

Je n'ai pas envie de poser des questions ni de savoir, mais simplement d'être assise près de lui et de sentir que son cœur déborde de bonté. C'est précisément là, sur ce bout de terre, qu'une nouvelle vie s'éveille en moi, chaude et vraie. Je la ressens et la lui offre pleinement.
Il parle de sa vie, sans commencer au début. Il suit le fil de ses pensées, remonte à des temps immémoriaux. Nous avons toujours parlé d'éternité en ce lieu. Aujourd'hui, c'est sûrement la dernière fois : cette pensée me revient sans cesse à l'esprit, et je ne veux rien troubler par des propos personnels, ne rien dire, ne pas poser de questions, uniquement être. Mais c'est lui qui me sort de là, qui revient au temps présent, au niveau si horriblement humain, comme s'il allait en jaillir une force dont il avait besoin. Est-ce possible ? Je le ressens distinctement et m'en étonne : de ces instants éphémères s'écoule l'huile qui alimente la flamme éternelle... p167