lundi 30 mai 2011

Le rêve par Michel Jouvet


Au gré d'une lecture, je découvris la proposition de Michel Jouvet sur la fonction des rêves et je fus immédiatement frappé par la similitude avec les théories jungiennes. Depuis, je me suis intéressé au personnage fascinant et passionné, reconnu par ses pairs comme l'un des plus grands neurobiologistes, spécialiste du sommeil et surtout "découvreur" officiel du sommeil paradoxal. J'invite le lecteur à aller fouiller dans ses ouvrages éclairants et accessibles pour approfondir les lignes au dessous (sa bibliographie).


Tout d'abord, gardons à l'esprit que nous sommes ici en territoire biologique donc ancré au soma et même si les théories de Jouvet flirtent souvent avec le psychique, les approches conservent une limite rationnelle compréhensible mais, selon moi, lacunaire.

Constats préliminaires :
- le sommeil est découpé en cycle d'environ 90 minutes et 20 minutes de ce temps est consacré au sommeil paradoxal. Ces cycles sont "universels", commun aux hommes de toutes origines ethniques et sociales,
- le sommeil paradoxal est nommé ainsi car l'activité cérébrale est la plus proche de celle de l'éveil, d'où le paradoxe,
- ce sommeil paradoxal s'accompagne de plus d'une accélération cardiaque et de mouvements oculaires rapides. Ces "signes" semblent corrélés avec l'intensité onirique.
Il apparaît que le rêve est donc "programmé" dans la nature biologique de l'homme. Reste à définir alors sa nature et sa fonction...
Nature du rêve
Jouvet postule le fait que le rêve est le troisième état du cerveau...ni en sommeil, ni en éveil, il répond à un autre mode de fonctionnement (anecdote intéressante, cette intuition lui est venue suite à une lecture d'un passage des Upanishad). C'est à la fois simple et à la fois lourd d'implication. L'état de veille permet la vie sociale, l'état de sommeil permet la récupération physique et "l'intégration" intellectuelle...l'état de rêve devrait donc constituer une phase aussi fondamentale de la vie. Sur ce point, Jouvet affirme que l'homme peut vivre sans rêver, en étant privé de sommeil paradoxal...ce qui contredit quelque peu la fonction qu'il propose du rêve (nous allons l'aborder) et que je critique en établissant l'hypothèse que si le sommeil paradoxal semble nous indiquer l'état de rêve, rien ne nous dit que cet état peut se produire hors toute "lecture physique possible" (hypothèse en voie de confirmation par les dernières recherches) d'après ce que j'ai lu.

Fonction du rêve
Jouvet propose quelque chose d'audacieux, qu'il argumente avec forts appuis cliniques et scientifiques qui me dépassent et dont je vais épargner le lecteur. Un indice quand même : ce sommeil paradoxal n'apparaît que chez les animaux dont le développement neuronal est limité (le capital de neurones est rapidement atteint dès le jeune âge). Les rêves seraient donc là pour compenser ce défaut de neurogenèse, afin d'harmoniser constamment la vie extérieure et l'attente, génétiquement programmé, de la vie intérieure...chaque individu répondrait donc à un développement qui lui ai spécifique et inscrit dans son code génétique, le rêve lui permettant constamment d'ajuster les choses.Le rêve jouerait donc un rôle-clé dans le maintien de notre individualité psychologique.

Jung décrit le rêve comme porteur d'un dynamisme de changement intérieur, d'un processus de transformation de la personnalité présent dans l'inconscient humain. Quelle étrange similitude !
On pourrait aussi mentionner l'existence de inconscient collectif, la présence, dans le psychisme humain, de structures innées, les organisateurs inconscients, pouvant sur le plan psychique se comparer au code génétique sur le plan physique, constituent des facteurs d'auto-guérison, des forces de transformation présentes dans l'inconscient, visant à nous faire advenir à nous-mêmes.


J'ai le sentiment que, dans deux domaines spécifiques, la convergence de géniales intuitions est flagrante.

Pour finir, une interview de Jouvet, où tout bon amateur de psychanalyse tiquera à quelque reprise mais qu'importe, restons ouverts....

mercredi 25 mai 2011

Archétype (3) - Approfondissement

Poursuivons la présentation de ce concept fondamental, entamée ici. Encore une fois, est il important de rappeler que théoriser la vie psychologique est illusoire car elle ne peut que se vivre personnellement, à l'aune de sa subjectivité propre...cela s'applique d'autant plus à ce qui touche à l'inconscient collectif, patrimoine du genre humain en perpétuelle évolution. J'aime l'idée que l'accomplissement d'une vie, l'élargissement d'une conscience, va nourrir ce patrimoine et le changeait à jamais... 

L’archétype est comme un trou noir dans l’espace. La conscience ne pourra jamais l'appréhender mais percevoir son influence par la façon dont il attire la matière et la lumière vers lui. Les archétypes sont souvent comparés à des potentialités d'images tant que nous ne les avons pas vécues individuellement. Quand elle est associée à un vécu concret, une image  prend vie, acquiert un sens et une influence sur nous mais ce faisant elle s'ampute de son "ampleur", de sa charge d'énergie, qui passe de l'inconscient à la conscience. C'est la vocation finale de l'archétype dans le cadre de l'accomplissement psychologique de l'individu (individuation). Pour Jung, nous sommes, de façon naturelle, constamment confrontés aux archétypes qui structurent et ordonnent notre psyché, sans que nous ne puissions jamais nous les approprier...il utilise la jolie image de la mer qui porte les vagues (psychés individuelles). Pour autant, " l'archétype n'est pas une disposition qui sommeille, en attendant bien tranquillement son actuation. Bien au contraire, c'est une disposition dynamique qui tend vers sa réalisation ". L'inconscient mène une vie autonome et se manifeste dans la conscience sans l'avis ou l'accord de celle-ci...alors, autant coopérer.


Marie-Louise von Franz apporte un éclairage intéressant, me semble t'il : « Jung définit comme archétypes toutes les dispositions innées et structures psychiques évidentes qui, dans des situations caractéristiques et répétées produisent des représentations, des pensées, des émotions et des motifs imaginaires similaires dans leurs structures. ».
On a souvent comparé les archétypes aux « Idées » de Platon. Il y a pourtant une différence entre une représentation archétypique et une idée platonicienne. Cette dernière est un contenu purement abstrait alors que l'archétype peut "émerger" par le biais d'un sentiment ou d'une émotion mais aussi par les supports smythologiques. Von Franz dit encore ceci : « Les archétypes en tant que tels sont des structures intangibles : ce n'est que lors de leur stimulation par une situation critique, intérieure ou extérieure, c’est-à-dire à un moment décisif, qu'ils vont produire une image archétypique ( ... ), une pensée, une intuition ou une émotion. ».


Tous les archétypes sont "bipolaires". ( "ils contiennent tout ce qui il y a de plus beau et de plus grand de ce que l'humanité a jamais pensé, senti ou éprouvé, mais aussi toutes les pires infamies et les plus infernales inventions dont les hommes ont pu être capables".). Ils paraissent paradoxaux dans leur principe ; ainsi l'esprit est à la fois "senex et juvenis" et le vieux sage peut aussi être le magicien démoniaque. En fait, renfermant potentiellement le noir avec le blanc, le plus avec le moins, ils concilient intrinsèquement les opposés. Ils sont à l'origine du processus le plus fondamental du développement psychique, et le plus mal compris, la conjonction des opposés différenciésLa conjonction n’est ni mélange, ni fusion, ni conflit des opposés. Elle "traverse" les deux camps pour arriver vers un troisième, quintessence des deux premiers, toujours exprimé symboliquement. C'est la voie d'enrichissement la plus poussée de la conscience mais le processus nécessaire est long et douloureux : en effet, l'archétype vit dans l'inconscient par les projections (voir ici) dont il faut dans un premier temps prendre conscience pour s'en libérer et se réattribuer l'énergie (remise en cause profonde) pour finalement aboutir au sacrifice de l'ancien moi (nous y reviendrons).

Jung découvre que l'archétype pose son influence à la frontière de deux mondes;. il a un pied dans la matière et un autre dans l'esprit..L'archétype est défini comme psychoïde: il est à la jointure entre la psyché et le soma et opère dans les deux domaines. Ce qui fait qu'il peut s'exprimer autant par les mythes, l'imaginal, les images symboliques que par la souffrance, la pathologie, ou, plus légèrement , par des fantaisies du comportement, des formes de style, de voix, de maintient etc..

Nous voici parvenus sur des rives lointaines et prometteuses que j'explorerai dans de prochains billets...


Sommaire "Archétype" (Cliquer pour y parvenir)
2 - La persona
4 - L'Anima
5 - Approche de l'animus
6 - L'ombre
7 - Le Soi
8/9 - L'anima par Hillman Partie 1  Partie 2
10 - Encore un peu plus loin

vendredi 6 mai 2011

"Justice est faite"


Nul ne peut ignorer la nouvelle de la semaine, tendue en pâture aux âmes avides de sensationnel : Ben Laden n'est plus. Levons, avant toute chose, la moindre ambiguïté : cet homme était l'un des plus grands représentants du terrorisme, affichant ouvertement ce qui est incompréhensible, la négation du respect de la vie, l'effacement de toute dignité humaine au nom d'un principe de loi divine (sic)...bref, je n'ai pas versé de larme à l'annonce de sa mort.

Mais quelle ne fut pas mon étonnement, puis rapidement mon indignation, d'entendre Obama prononçait ces quelques mots : "Justice est faite !". La loi du talion affichée par le représentant de la première puissance mondiale. Le Bien a enfin triomphé du Mal, ce devait être et ce fut...je fus saisis par tout ce que sous-tendait ces mots. Les 3000 familles endeuillées continueront de porter le fardeau, les haines extrémistes sont ranimées, bientôt galvanisée par l'émergence d'un martyr "remarquable"...mais qu'importe, justice est faite !

Voici là un exemple frappant de projection négative collective, qu'on appelle plus simplement bouc émissaire. J'aimerais partager des phrases éclairantes de Jung, visionnaire de l'âme humaine pour ces choses là et qui avait senti sourdre, entre autre, la fureur intérieure qui rongeait l’Allemagne et conduisit à la seconde guerre mondiale...

"L'existence réelle d'un ennemi, bouc émissaire chargé de tous les pêchés capitaux, quel indéniable soulagement pour la conscience ! Quelle satisfaction que de clouer ouvertement au pilori le fauteur de trouble; l'on peut dorénavant proclamer bien haut qui est responsable, ce qui souligne l'origine extérieure du désastre et met l'attitude personnelle à l'abri de toute suspicion"

A bientôt,
Jean

mardi 3 mai 2011

La quête du sens - Von Franz

Edité par la Fontaine de Pierre, sous format de deux CDs audio ainsi qu'une retranscription papier. Deux interviews de Marie-Louise von Franz, en français s'il vous plait, le premier datant de 1978 et le deuxième de 1986 (deux ans avant son départ). 

Sommaire
Préface..................p7
Le cri de Merlin.....p9 (CD 1)
Rêve et destinée.... p67 (CD 2)

Avis personnel
J'ai été très touché par la vigueur et la passion que dégage sa voix. On sent pourtant la fatigue dans le deuxième CD, alors qu'elle était âgée de 70 ans et avait subi une attaque, mais une très grande force l'anime...je crois que c'est ça la force de Vie.
L'aisance dont elle fait preuve pour parler de concepts délicats avec simplicité m'a beaucoup séduit...tout en conservant un humour dosé et efficace qui n'est pas sans me rappeler celui de Carl Jung. Seul petit bémol, le ton un peu trop solennel des interlocuteurs, mais c'était une posture usuelle pour une émission culturelle des années 80.
Le Soi, les rêves, la mort, et finalement le sens de la vie, des thèmes fondamentaux, abordés sous l'éclairage de cas clinique passionnants, on mesure rapidement la profondeur de la portée de cette psychologie. 
Je conseille donc cet ouvrage "audiophonique" à tous, du simple curieux au jungien confirmé...et même si l'écoute ne suffira pas à trouver le sens de sa vie, elle apporte la conviction qu'il existe, là, tapie au fond de nous.

Petit extrait
Je n'avais pas peur de mourir, mais j'avais le sentiment que cette œuvre ne serait pas finie. Et j'ai vu à ce moment, très clairement, que c'est la tâche, accomplir sa tâche, qui est important et pas tellement la vie personnelle. Et ça m'est toujours resté. J'avais le sentiment que je ne mourrais pas ou que j'espérais ne pas mourir avant que j'aie fini ma tâche. Et maintenant que j'ai soixante-dix ans, j'ai le sentiment : « Maintenant, je pourrais mourir, parce que j'ai plus ou moins fini ma tâche. » S'il y a encore une petite prolongation, il y a encore des choses à faire, mais l'essentiel est fait. Et, dans ce sens, ça vous donne un sentiment subjectif que, comme vous dites, il y a quelque chose à accomplir dans la vie, que nous sommes des ouvriers, que nous avons à faire quelque chose et que c'est ça qui nous préserve, dans la vie. C'est pour ça que, quand la vie n'a plus de sens, les gens meurent, même d'un rhume. Tout à coup, ils meurent. La tâche est finie, ils ne peuvent plus continuer, ils sont bloqués