lundi 3 février 2020

Inidividuation d'après M.L. Von Franz

Quel est le but visé par la vie onirique individuelle dans son ensemble ?
Quelle est la fonction des rêves non plus dans l'organisation psychique immédiate du rêveur, mais dans sa vie totale ? 
[...] si l'on examine une série totale de rêves, on s'apercevra que ces images se modifient d'une façon lente mais perceptible. Cette métamorphose s'accélère si l'on influe sur l'attitude consciente du rêveur par une interprétation appropriée.

Clavis mystica
Notre vie onirique engendre donc un dessin sinueux, marqué par l'apparition et la disparition périodique de certains thèmes, de certaines tendances. 

Si l'on examine les sinuosités de cette courbe pendant une période de temps assez longue, on y découvrira l'action d'une sorte de tendance régulatrice ou directrice cachée, qui engendre un processus de croissance psychique lent, presque invisible, le processus d'individuation.
Une personnalité plus riche, plus mûre, en émerge progressivement, qui, s'affirmant toujours davantage, devient apparente même pour autrui. [...] Cette croissance psychique n'est pas l'effet d'un effort conscient de la volonté, mais est un processus involontaire et naturel [...]

Livre rouge - page 135
D'un certain point de vue, ce processus a lieu dans l'homme (comme dans tout être vivant) d'une façon spontanée et inconsciente. 
C'est un processus par lequel l'homme réalise une nature humaine innée. 
Mais à proprement parler, ce processus d'individuation n'est réel que si l'individu en a conscience et vit en union avec lui. [...] 
L'homme, lui, est indéniablement capable de participer consciemment à son propre développement. Il sent même que de temps à autre, il peut, par de libres décisions, y intervenir activement. 

C'est le processus d'individuation dans le sens étroit du terme. 

 (d'après Le processus d'individuation par M.L. von Franz in L'homme et ses symboles)

vendredi 20 décembre 2019

Mon analyse avec Jung - Sabi Tauber

Voici quelques années que je n'étudie plus les livres de Jung, l'exigence de leur lecture n'est plus compatible avec ma vie actuelle, tant qu'aux "livres d'accès à sa pensée", j'en ai tant parcouru que je me sens lassé...
 Et puis, ce titre volontairement aguicheur m'a attiré, comme irrésistiblement. 
Grand bien m'en a pris !
Enfin, un livre qui témoigne, non seulement de Carl Jung comme homme du monde, mais aussi et surtout de ce que fut un travail analytique avec lui...

 

Critiques à formuler d'emblée

 

Tauber et Jung - 1959
Dès les premières pages, on ne peut pas passer à côté de la fascination (et je pèse mes mots) que porte Sabi (Elisabteh) Tauber au "vieux" Jung.
Tant de qualificatifs élogieux, de petits poèmes qui lui sont dédiés au fil des pages, ne laissent guère de doute quant à l'intensité de l'image portée par son "guérisseur" dans la psyché de la jeune femme. Elle le nomme, à plusieurs reprises, son gourou (à prendre dans l'étymologie sanskrit de Maître).
Encore plus troublant, la fréquence des rêves de Sabi dans lesquels apparaissent directement Jung...
Alors quoi ? Sommes nous dans un cas classique de contamination psychique, d'ascendance invisible ?
Sur ces questions, nous engageons le lecteur à se faire sa propre opinion.
Ma position est sans appel : quand le flux de la nature est alimenté et non pas ralenti voire stoppé, nous sommes en face d'une source de vie...Et Sabi témoigne de sa (re)connexion à la vie grâce au travail engagé avec Jung.

Nature et contexte de l'ouvrage


L'ouvrage se présente, et s'assume d'ailleurs, comme un journal intime.
Sabi le lègue à son fils, Christian, accompagné de ces quelques mots, quelque peu énigmatiques :
"Fais en ce que tu veux; tu peux le brûler ou bien, si tu trouves qu'il peut être utile à quelques personnes, tu pourras aussi le publier après ma mort."
Sabi rencontre Jung pour la première fois en 1945, après une de ses conférences. Après quelques années d'analyse avec Barbara Hannah (1891-1986, proche collaboratrice de Jung), Jung, qui deviendra par la suite un ami proche de la famille, accepte de "travailler" avec elle, à partir de 1950, il a alors 75 ans.
On comprend que leurs rencontres furent rares, pas toujours programmées, peu régulières, mais d'une intensité et profondeur parfaitement restituées par la plume de Sabi.

11 ans et une vie qui change


Leur relation débutée en 1945, confirmée dès 1950, durera donc jusqu'au "départ" de Jung.
Sans tenter de dévoiler les processus psychiques intimes qui émergèrent en elle, de toutes façons indicibles, Sabi nous entraîne avec elle dans ces échanges qui ont contribué à changer sa vie et son regard intérieur...Ce faisant, elle nous permet de découvrir le Jung âgé, sage, érudit, mais aussi facétieux, bon vivant, sociable.
Nous sommes à côté d'elle quand Jung traduit ses rêves, interprète ses tirages de géomancie, de Yi-King, de tarot, l'exhorte à écouter son "grain de folie qui sommeille", gronde pour se faire entendre et sourit pour apaiser son âme tourmenté...


En conclusion...


Ce livre ne s'adresse pas aux "étudiants de la pensée" mais, pour une fois, aux curieux.
Curieux qui souhaitent "toucher" le Jung au-delà des conventions de tous genres, "sentir" sa présence, pressentir les énergies qui l'accompagnaient à la fin de son séjour terrestre, quand il achevait, pour un temps au moins, "l'histoire d'un inconscient qui a accompli sa propre réalisation" (Ma Vie).

Quelques extraits

 

… En fait, on n'a pas besoin d'une "analyse" quand on a des liens véritables et sincères et qu'on arrive à penser d'un point de vue psychologique. Soyez vraie, allez à l'essentiel. De cette manière, les personnes qui vous entourent seront obli­gées, elles aussi, de se tourner vers leur propre réalité. Les liens deviendront alors véritables et authentiques.  p49

... « La cuisine, c'est la terre ! Pourquoi donc le sens du goût aurait-il moins d'importance que l'ouïe ? » répondait-il à nos sourires incrédules. « Il est difficile et dangereux de cui­siner sur un feu ouvert. C'est de la magie ! Le feu brûle et on s'enflamme en sa présence ; il faut ajouter mille et une choses pour assurer la réussite. Les jurons en font naturellement partie (comme sur un bateau à voile !). Tous les cuisiniers et cuisinières sont des "gens qui ont un grain", ils sont un peu piqués, parce qu'ils ont affaire au feu... »
Après un verre de Bourgogne, je lui ai demandé, la bou­teille à la main, s'il en voulait encore. D'un ton catégorique, il a dit : «Non, je ne bois qu'un seul verre», puis il m'a pris la bouteille des mains en ajoutant : «ou un et demi», et il s'est servi lui-même !   p95

Il me fait visiter la tour et me montre les transformations effectuées, ses pierres sculptées, et me parle de son projet de peindre le plafond. Il est incroyablement actif, et c'est un véri­table artiste ! Puis je suis le vieil homme aux lourds sabots de bois dans l'escalier étroit et usé qui mène à la chambre de la tour. Cette pièce est chaude et agréable, mais l'air est très lourd. On a le sentiment qu'il se passe en permanence des choses importantes dans ce lieu. Il s'installe confortablement dans son vieux fauteuil, qui me semble près de s'écrouler, bourre tranquillement sa pipe et me regarde...
... avec ce regard, on se retrouve tout d'un coup en plein cœur du monde, là où le destin prépare les événements. Confronté à Jung, on est dans l'essentiel, on est totalement soi-même. C'est un magnifique sentiment de liberté. p125

Je n'ai pas envie de poser des questions ni de savoir, mais simplement d'être assise près de lui et de sentir que son cœur déborde de bonté. C'est précisément là, sur ce bout de terre, qu'une nouvelle vie s'éveille en moi, chaude et vraie. Je la ressens et la lui offre pleinement.
Il parle de sa vie, sans commencer au début. Il suit le fil de ses pensées, remonte à des temps immémoriaux. Nous avons toujours parlé d'éternité en ce lieu. Aujourd'hui, c'est sûrement la dernière fois : cette pensée me revient sans cesse à l'esprit, et je ne veux rien troubler par des propos personnels, ne rien dire, ne pas poser de questions, uniquement être. Mais c'est lui qui me sort de là, qui revient au temps présent, au niveau si horriblement humain, comme s'il allait en jaillir une force dont il avait besoin. Est-ce possible ? Je le ressens distinctement et m'en étonne : de ces instants éphémères s'écoule l'huile qui alimente la flamme éternelle... p167