vendredi 17 mai 2013

Benjamin Libet - Existence de l'inconscient par la science ?


Benjamin Libet,  neurologue américain, fit une découverte troublante en 1983, aboutissant à ce constat :  Notre conscience ne serait pas libre de vouloir mais de décider...autrement formulé, nos intentions émergent à l'insu de notre conscience, donc ont une origine "inconsciente". 

Evidemment, sans faire de tapage médiatique, ces recherches ont des répercussions profondes sur les considérations psychologiques et philosophiques du thème du libre-arbitre...et cette évocation d'une source inconsciente de nos choix ne peut qu'inspirer le lecteur sensible à la psychologie des profondeurs. Jung, initiateur des fameux tests d'association, aurait surement applaudi et apprécié.

Le constat
L'expérience, ou plutôt les expériences, qui ont permis de confirmer les conclusions déroutantes sont complexes et précises, aussi je mets à disposition des lecteurs un lien en fin de billet pour l'appréhender plus en détail.
Pour faire simple, lorsque je voulais faire un mouvement, voici le processus que l'on croyait à l'oeuvre :
  1. Je choisis de faire le mouvement,
  2. Mon cerveau prépare les impulsions nécessaires à déclencher le mouvement,
  3. Les muscles prennent le relais pour réaliser le mouvement.
Après de multiples essais, vérifications, expérimentations, Libet et son équipe durent se résigner et constater le processus réel en cause :
  1. L'activité cérébrale précède de très peu la décision consciente (350ms, soit à peu près un tiers de seconde),
  2. Le choix conscient s'accomplit,
  3. Les muscles prennent le relais pour réaliser le mouvement.

Conclusions directes
  • La conscience n'est pas à l'origine d'une décision,
  • C'est un processus qui met en cause le cerveau qui détient la capacité originelle du choix (puisque c'est décelable par lui),
  • La notion de libre-arbitre n'est probablement pas remis en cause puisque dans la chaîne, le positionnement de la conscience est déterminant : faire le geste ou ne pas le faire.

Conclusions indirectes
    • Le temps de la conscience n'est pas le temps des neurones !
    • La conscience a, finalement, un seul pouvoir réel : celui du veto, le refus de l'impulsion d'intention que lui envoie "la source",
    • Ne peut on pas associer cette "source" avec l'inconscient, voire avec l'âme de nos traditions ? auquel cas, ces impulsions initiales ne répondraient elles pas à un besoin naturel du même ordre que l'individuation sur le plan psychique ?
    • Si le libre-arbitre "survit" douloureusement (on a le choix final), la voie du déterminisme n'est pas une fatalité car nous ignorons encore (et surement pour longtemps) la source du processus...

    Des mots des grands esprits autour du sujet
    "Nous sommes une combinaison de deux entités" Sir John Eccles

    "L’esprit doit être restauré dans sa position prestigieuse au-dessus de la matière." Roger Sperry

    "...si les expériences en question devaient être vérifiées ce serait un jour sombre pour le matérialisme." Daniel Dennett


    Pour aller plus loin
    Un petit document complet, décrivant entre autre le protocole de l'expérience de Libet.

    Un livre de l'intéressé, mort en 2007, passionnant !


    vendredi 26 avril 2013

    Jung et le nazisme...pour en finir (2)

    Me voici de retour sur ce sujet sensible, grâce à l'intervention d'un membre du forum, Martine, qui m'a indiqué l'existence d'un entretien entre un journaliste et écrivain américain, Hubert Renfro Knickerbocker et Jung; le journaliste travaillant sur un essai autour des dictateurs, et Hitler en particulier (ouvrage en anglais mais encore accessible, comme ici), a demandé un profil psychologique du führer au psychiatre suisse. J'ai retrouvé cet entretien en anglais et l'ai traduit en français. On y cerne l'analyse si fine et intuitive qui devait caractériser Jung et, surtout, on découvre un homme lucide quant à la personnalité inquiétante et sombre de Hitler...sachant que cet interview eut lieu à la fin de 1938, soit avant l'avènement du nazisme destructeur, on conclut rapidement à l'absurdité de l''hypothèse des accointances de Jung avec le régime nazi.
    Madame Roudinesco, si jamais vous passiez par là, prenez donc le temps d'un peu de lecture...


    Edit : Après la rédaction de ce billet, j'ai réalisé que cet interview existait déjà, en langue française, dans le livre "Jung parle" (voir ici)

    Ces extraits sont des morceaux choisis du livre de Knickerbocker, issus de ma propre traduction en français, certainement loin d'être parfaite...

    Quel est le pouvoir de Hitler ?
    C'est une question qui m'intéressait depuis 18 ans, depuis j’avais rencontré Hitler et que je l’avais entendu parler. Depuis cet épisode, j’avais entendu des centaines d’explication sur son pouvoir et en avait élaboré par moi-même. Mais la plus intéressante et plausible discussion sur sa personnalité, je l’ai eu lors d’un entretien avec le Dr Carl G. Jung, grand psychiatre suisse, quand je lui ai rendu visite à son domicile à Zurich pour lui demander de diagnostiquer les dictateurs. C'était en Octobre 1938 et je revenais directement de Prague où j’avais assisté à la fin de la Tchécoslovaquie. L'analyse de M. Jung de Hitler fut remarquablement confirmée par les événements depuis. Il avait été personnellement fasciné par le problème de la personnalité de Hitler, et l’avait étudié pendant des années.

    « Il y a deux types de leader dans la société primitive, l’un est le chef qui est physiquement puissant, plus fort que ses concurrents, et l’autre est le medecine-man qui n’est pas forte physiquement mais est fort en raison de l'autorité que le peuple projette sur lui. Ainsi, il y avait l'empereur et le pape ».
    J'ai demandé: «Pourquoi est-ce que Hitler qui séduit chaque allemand qui l'adorent, produit pourtant aucune impression particulière sur un étranger? »

    «Exactement», ponctue le Dr Jung "Peu d'étranger y sont sensibles, mais apparemment tous les Allemands en Allemagne le sont. C'est parce que Hitler est le miroir de l'inconscient de tous les Allemands, mais bien sûr il n’est le support d’aucune projection pour un non allemand ». 

    « Il est le haut-parleur qui amplifie le murmure inaudible de l'âme allemande jusqu'à ce qu'ils puissent être entendus par l'oreille de la conscience de l'allemand. Il est le premier homme à dire tous les Allemands ce qu'ils pensent et ressentent inconsciemment sur ​​le sort allemand, surtout depuis la défaite de la Première Guerre mondiale, et l'une des caractéristiques qui teinte chaque âme allemande est le complexe d'infériorité typiquement allemand, le complexe du petit frère, de celui qui est toujours un peu en retard à la fête. Le pouvoir de Hitler n’est pas politique, il est magique. 

    Pour comprendre la magie vous devez comprendre ce qu’est l’inconscient C'est cette partie de notre constitution mentale sur laquelle nous avons peu de contrôle et qui est stockée avec toutes sortes d'impressions et de sensations; Qui contient des pensées et même des conclusions dont nous ne sommes pas conscients. Outre les impressions conscientes que nous recevons, il y a toutes sortes d'impressions constamment en arrière plan de nos sens dont nous ne prenons pas conscience parce qu'ils sont trop faibles pour attirer notre attention consciente. Elles se situent en dessous du seuil de la conscience. Mais toutes ces impressions subliminales sont enregistrées, rien n'est perdu, quelqu’un peut parler d'une voix peu audible dans pièce d'à côté pendant que nous parlons ici vous ne faites pas attention à lui, mais la conversation à côté est enregistrée dans l’inconscient aussi surement que par celle d’un dictaphone. 

    Maintenant, le secret de la puissance d'Hitler n'est pas que Hitler a un inconscient plus apte à stocker que le vôtre ou le mien, le secret de Hitler est double. D'abord, son inconscient a un accès exceptionnel à sa conscience et, deuxièmement, il se laisse toucher par lui. Il est comme un homme qui écoute attentivement un flux de suggestions d'une voix chuchotée à partir d'une source mystérieuse, puis agit sur ​​eux. 

    Dans notre cas, même si occasionnellement notre inconscient nous atteint à travers les rêves, nous avons trop de rationalité, trop de « cérébral » pour lui obéir, mais Hitler écoute et obéit. Le véritable leader est toujours « dirigé ». 

    Nous pouvons voir comment il fonctionne en lui Lui-même et fait référence à sa voix. Sa voix n'est rien d'autre que son propre inconscient, dans lequel le peuple allemand projette sa propre personne. C'est l'inconscient de 78.000.000 d’allemands. 

    C’est ce qui le rend puissant. Sans le peuple allemand il ne serait rien. Il est littéralement vrai quand il dit que tout ce qu'il est capable de faire, c'est uniquement parce qu'il a le peuple allemand derrière lui, ou, comme il le dit parfois, parce qu'il est l'Allemagne. Ainsi, avec son inconscient, étant le réceptacle des âmes de 78.000.000 allemands, il est puissant, et avec sa perception inconsciente du véritable équilibre des forces politiques du pays dans le monde, il a été jusqu'à présent infaillible. 

    C'est pourquoi il porte des jugements politiques qui se révèlent vrais malgré l'avis de tous ses conseillers et contre l'avis de tous les observateurs étrangers. Lorsque cela se produit, cela signifie seulement que les informations recueillies par son inconscient, et atteignent sa conscience par des moyens lié à son talent exceptionnel, sont plus correctes, que celles de tous les autres, en Allemagne ou à l’étranger, qui ont tenté de juger la situation et qui ont tiré des conclusions différentes de la sienne. » 

    Swastika
    Dr. Jung répondit gravement: «Oui, il semble que le peuple allemand est maintenant convaincu qu'il a trouvé son Messie ; en quelque sorte la position des Allemands est remarquablement semblable à celle des Juifs d'autrefois… 

    Depuis leur défaite dans la Première Guerre mondiale, les Allemands ont attendu un Messie, un sauveur. C'est caractéristique des personnes atteintes d'un complexe d'infériorité. Les Juifs ont déclenché leur complexe d'infériorité par les facteurs géographiques et politiques. Ils vivaient dans une partie du monde qui était un terrain de jeu pour les conquérants des deux côtés, et après leur retour de leur premier exil à Babylone, quand ils ont été menacés d'extinction par les Romains, ils ont inventé l'idée consolante d'un Messie qui allait rassembler les Juifs autour d’une nation et les sauver.



    Les Allemands ont obtenu leur complexe d'infériorité de causes comparables. Ils furent sortis de la vallée du Danube trop tard, et fondèrent les débuts de leur nation longtemps après que les Français et les Anglais étaient sur ​​la bonne voie pour leur nation. Ils étaient trop en retard pour la course des colonies et pour la fondation de l'empire.


    Puis, quand ils se sont rassemblés et ont fait une nation unifiée, ils regardèrent autour d'eux et virent les Britanniques, les Français et d'autres avec des colonies riches et tout l'équipement des nations adultes et ils sont devenus jaloux, rancuniers, comme un jeune frère dont les frères aînés ont pris la part du lion de l'héritage ».

    Dr, Jung a dit qu'il avait observé de près Hitler lors de sa rencontre avec Mussolini à Berlin.

    «J'étais seulement à quelques mètres des deux hommes et pouvais bien les étudier. Par comparaison avec Mussolini, Hitler faisait sur moi l'impression d'une sorte d'échafaudage en bois recouvert de tissu, un automate avec un masque, comme un robot ou un masque d'un robot. Pendant tout le spectacle, il ne riait jamais, c'était comme s'il était de mauvaise humeur, bouder il ne montrait aucun signe humain..



    Son expression était celle d'un produit inhumain semi-conscient, sans aucun sens de l'humour. Il semblait qu'il pouvait être le double d'une personne réelle, et que Hitler l'homme pourrait peut-être se cache à l'intérieur comme un appendice, et de façon délibérée, caché afin de ne pas perturber le « mécanisme ». Avec Hitler vous ne sentez pas que vous êtes en présence d’un humain. Vous êtes face à un « médecine-man », une forme de récipient spirituel, un demi-dieu, ou mieux encore, un mythe. Avec Hitler vous ressentez la peur. Tu sais que tu ne pourras jamais être capable de parler à cet homme, car il n'y a personne, il n'est pas un homme, mais un produit collectif, il n'est pas un individu, mais toute une nation, je considère qu'il est littéralement vrai qu'il n'a pas d'ami personnel. Comment pouvez-vous parler intimement avec une nation? »

    Wotan
    «Personne n’a appelé le royaume de Charlemagne le premier Reich, ni celui de William le deuxième Reich. Seuls les nazis appelaient leur Troisième Reich, car il a un sens mystique profonde."

    Dr. Jung a déclaré que les nazis ressentent un parallèle entre la triade biblique, Père, Fils et Saint-Esprit, et le troisième Reich, et que, en fait, de nombreux nazis se réfèrent à Hitler comme le Saint-Esprit. 
    « Encore une fois," Dr. Jung a continué, "envisager la reprise généralisée dans le Troisième Reich du culte de Wotan, dieu du vent qui prendra le nom" Sturmabteilang ", les troupes d'assaut. La swaslika est une forme renouvelée du vortex. Ne se déplaçant jamais vers la gauche, car la signification bouddhiste de la gauche est défavorable, orienté vers l'inconscient. Tous ces symboles du troisième Reich, dirigé par son prophète Hitler, reprennent l’allégorie du vent et de la tempête et tourbillonnant en vortex, balayant l'allemand dans un ouragan d’émotions irraisonnées vers un destin qui lui est inconnu, sauf pour le voyant, le prophète, le Führer qui peut lui-même le prédire…ou peut être même pas lui-même. ».

    mercredi 17 avril 2013

    Psychologie et philosophie - Zofingia - JUNG

    Voici "le petit dernier" des éditions Albin Michel qui, depuis quelques années et sous la direction de Michel Cazenave, a entrepris la traduction française des séminaires et conférences de Jung...heureuse initiative !
    Après les conférences de Tavistock (voir ici), nous voici gratifiés par les élans de jeunesse d'un Jung, passionné, engagé et fougueux...et en même temps porté par une profondeur de réflexion où se dessine sa  future psychologie.

    Sommaire
    Le livre est composé des conférences, dans l'ordre chronologique.
    - Les limites de la science exacte (novembre 1896)
    - Quelques réflexions sur la psychologie (mai 1897)
    - Discours d'investiture à la présidence de la société de Zofingue 1897-1898
    - Réflexions sur la nature et la valeur de la recherche spéculative (semestre d'été 1898)
    - Réflexions sur la conception du christianisme en rapport avec l'enseignement d'Albrecht Ritschl (janvier 1899)


    Contexte
    Jung est étudiant en médecine, il a alors 21 ans. Riche de ses lectures philosophies et théologiques, de ses questionnements intérieurs qui seront dévoilés beaucoup plus tard dans Ma Vie, le voici propulsé dans la société Zofingia. Ce groupement d'étudiants avait, à l'origine, une véritable vocation politique, promulguant la création d'un fédéralisme de la Suisse. On trouvera d'ailleurs beaucoup d'allusion politique, notamment par des considérations de l'influence de l'état sur l'individu, dans les conférences de Jung (thème qui sera aussi celui d'un de ses derniers essais, Présent et avenir).
    "Patriae, Amicitiae, Litteris" (A la Patrie, à l'Amitié, à la Science) était la devise de cette société, tout un programme !



    Avis personnel
    De la fougue, de l'impétuosité...naturelle ou calculée ? c'est un peu la question que je me suis posée tant on a du mal à reconnaître la patte de Jung. Et puis, bien vite, je me suis rappelé qu'il s'agissait de conférences, oral donc, d'un auditoire de la fin du 19ème, constitué de la jeune élite intellectuelle suisse engagée dans un mouvement politique et social...
    Quoi qu'il en soit, ce Jung passionné est passionnant. Frondeur, certes mais aussi d'une profondeur et d'une maturité stupéfiante.
    Le point indéniable que l'on identifie très rapidement : les germes de pratiquement tous les grands concepts de sa future psychologie sont mises à jour...même si l'histoire nous dit que la période de profonde régression après la rupture avec Freud et la rédaction des sept sermons furent les véritables sources et nourritures de sa pensée, il apparaît ici évident que "le matériau était déjà identifié".

    Quelques extraits

    Introduction
    L'intérêt de ces premières «lectures» n'est pas seule­ment de nous donner un aperçu de l'homme qu'était Jung à cette époque, mais de nous montrer à quel point ses vues de jeunesse concordent avec sa pensée ultérieure et comment il tentera finalement, tout au long de sa vie, de répondre aux questions qui l'agitaient alors.
    Sur l'âme 
    "Nous pourrions, en étant audacieux, donner à ce sujet transcendantal le nom d'âme. Qu'entendons-nous par l'âme? L'âme est une intelligence, indépendante de l'espace et du 

    temps.......Puisque l'âme n'est pas une forme de force matérielle, on ne peut émettre aucun jugement sur elle. Or, tout ce qui ne peut être soumis au jugement subsiste cependant en-dehors des concepts d'espace et de temps. L'âme est par conséquent indépendante de l'espace et du temps. Il existe donc pour nous une raison suffisante de postuler l'immor­talité de l'âme."
    Sur l'empirisme 
    "Le fondement de toute philosophie se doit d'être empirique. Toute philosophie se fonde vérita­blement sur ce que nous expérimentons par nous-mêmes et pour nous-mêmes dans le monde qui nous entoure. Toute construction a priori qui s'abstrait de l'expérience conduit à l'erreur. Nous devrions déjà le savoir, depuis les premiers philosophes post-kantiens comme Fichte, Schilling, Hegel, etc.. Comme le dit Nietzsche, notre phi­losophie se doit avant tout d'être une philosophie de ce qui nous entoure. Elle doit ouvrir sur l'inconnu en se fondant sur la base réelle de l'expérience,..."
    Sur les limites de la causalité 
    "Un caillou tombe au sol. Pourquoi ? À cause de la gravité. Pourquoi réagit-il à la gravité? Parce que telle est sa propriété. À ce point précis, notre capacité à saisir la situation atteint sa limite. Nous admettons en lui-même le principe incompréhensible de la gravitation universelle, c'est-à-dire que nous établissons un postulat transcendantal. La causalité nous conduit à une chose en soi que l'on n'est plus en mesure d'expliquer, à une cause primitive de nature transcendantale. En ce sens, il convient également de concevoir la catégorie de la causa­lité comme un indice merveilleux et a priori qu'il existe des causes de nature transcendantale, c'est-à-dire un monde invisible et inconcevable pour nous, une continuation de la nature matérielle dans le royaume de l'incalculable, de l'in­commensurable, de l'indéchiffrable."
    Sur la dualité et l'opposition apparente des choses. 
    Le monde absolu ne se divise pas en deux royaumes dis­tincts, celui de la chose en soi d'un côté, et le monde phé­noménal de l'autre. Tout est Un. Ce n'est que pour nous que cette division existe, parce que nos organes sensoriels ne sont capables de percevoir que certaines sphères du monde absolu.
    Jacob Bôhme a dit: 
    Sans opposition, aucune chose ne peut apparaître à elle-même; car s'il n'y a rien en elle qui lui résiste, elle se répan­dra perpétuellement vers l'extérieur et ne rentrera plus en elle-même, et si elle ne rentre pas de nouveau en elle-même, en sa source originelle, elle ne saura rien de sa condition première.

    mercredi 3 avril 2013

    Luxus neurosis !!! - Une approche de la psychologie de Jung


    Cette expression, Jung aimait l'évoquer pour désigner les symptômes névrotiques...quelques témoignages de proches ou bribes tirées de correspondances mentionnent ses mots particuliers que l'on peut rapidement traduire par "magnifique" ou "lumineuse" névrose. Curieuse expression !

    Un postulat révolutionnaire : la fonction prospective de l'inconscient
    « Aucun fait psychologique ne peut jamais être expliqué de manière exhaustive en seuls termes de causalité ; en tant que phénomène vivant, il est toujours indissolublement rattaché à la continuité d’un processus vital, de sorte qu’il s’agit de quelque chose qui non seulement a évolué, mais est aussi créatif et en continuelle évolution »
    Je ne reviendra pas sur la genèse, issue de l'empirisme clinique et notamment l'étude des rêves, mais il me semble que nous tenons, pour l'époque (les choses ont heureusement évolué), la plus grande distinction existante avec les autres psychologies, en particulier l'école freudienne. 
    Freud considérait avec une immense méfiance la capacité de régression chez l’homme (voir ici), Jung, quant à lui, percevait dans l’irrationnel une composante profonde et donc essentielle de l'humain.

    En termes simples et concis, Jung  a réalisé que l'inconscient n'était pas qu'un grenier rempli de refoulements divers mais contenait également les clefs d'une construction intérieure en cours.
    Pour lui, il existe chez l'homme une aspiration profonde à retourner dans la matrice de l'inconscient pour y vivre une sorte de "re-naissance" intérieure. Cette aspiration comporte une dimension spirituelle. Jung insiste donc sur un dynamisme de transformation et de création présent dans la psyché humaine.


    Pourquoi "Luxus neurosis" ?
     « Nous ne devrions pas tenter de nous débarrasser d’une névrose, mais bien plutôt de voir ce qu’elle signifie, ce qu’elle a à nous enseigner, quel est son but. Une névrose n’est véritablement supprimée que lorsqu’elle a supprimé les fausses attitudes du moi. Nous ne la guérissons pas ; c’est elle qui nous soigne. Un homme est malade, mais la maladie est la tentative de la nature pour le guérir ». Jung en 1934

    Pour Jung, la névrose est avant tout une désunion avec soi-même, c'est "l'expression d'une âme en souffrance". Mais elle porte en elle une tentative de guérison. Souvent, c'est une compensation à une attitude unilatérale (par exemple une conscience qui n'accepte pas les produits de l'inconscient).
    Pour image, nous pourrions dire que la conscience se perd sur la route de l'accomplissement (c'est même dans sa nature mais c'est un autre sujet) et que le névrose est appel, lancinant et souvent douloureux, qui l'attire vers le chemin adapté.
    Mais la souffrance ne revêt pas seulement des aspects négatifs, elle constitue aussi une invitation au changement, à l'élargissement de nos horizons, une sorte de passage obligé à une métamorphose de la personnalité.


    Le pouvoir de guérison de la psyché
    "La plupart des écoles psychologiques contemporaines élaborent leur théorie de l'homme à partir d'un présupposé tacite qui prétend savoir ce qu'est la maladie psychique et connaître les règles ou les critères collectifs de la normalité humaine. Il s'insère de ce fait un élément de manipulation plus ou moins important dans l'ensemble des thérapies médicales (...) A l'opposé de cette façon de voir, la thérapie selon C.G. Jung pourrait être qualifiée d'"homéopathique". En effet, nous ne pensons pas savoir ce qui est bon pour le patient; en revanche, nous faisons confiance aux tendances naturelles d'autoguérison de la psyché. C'est pourquoi cette thérapie porte toute son attention sur la compréhension de ces forces d'autoguérison et s'efforce de les favoriser, sans plus. Toutefois, nous ne saurions comprendre ces tendances de l'âme vers la guérison sans arriver à "déchiffrer" le langage onirique par lequel s'exprime la nature psychique. Cela représente un travail ardu auquel Jung a consacré toute sa vie et toute son oeuvre."
    Marie-Louise Von Franz, dans son livre "La délivrance dans les contes de fées"

    Parmi les autres apports fondamentaux de Jung
    1. Jung apporta une innovation acceptée par les analystes d’aujourd’hui : dans le rêve, on peut retrouver l'éclairage objet et sujet; notamment, les personnages des rêves peuvent être considérés comme représentant des aspects du moi propre du rêveur. 
    2. Vers 1915, Freud écrivit : « C’est, à mon avis, l’un des grands services que nous a rendu l’école de Zurich, que d’avoir fait ressortir la nécessité pour toute personne voulant pratiquer l’analyse de se soumettre auparavant elle-même à cette épreuve chez un analyste qualifié. » Jung imposa l"idée qu'un analyste devait d'abord être passé par l'analyse pour évaluer les enjeux en cours dans un échange analytique et "s'en affranchir" pour ne polluer la thérapie...on reconnait bien là sa "rigueur opérative".





    mardi 26 mars 2013

    Approche de la Gnose

    Document copte de Nag Hammadi
    "De 1918 à 1926, je me suis sérieusement plongé dans l'étude des gnostiques. je me suis intéressé à eux, car les gnostiques, eux aussi, avaient rencontré, à leur façon, le monde originel de l'inconscient. Ils s'étaient confrontés avec ses images et ses contenus qui, manifestement, étaient contaminés par le monde des instincts. De quelle façon comprenaient-ils ces images ? Cela est difficile à dire en raison de l'indigence des informations qui nous sont parvenues à ce propos, d'autant plus que ce qui nous en a été transmis provient le plus souvent de leurs adversaires, les Pères de l'Eglise..."

    Extrait de Ma Vie Jung


    La Gnose, un sujet difficile, souvent mentionnée, pourtant très mal connue...comme l'extrait du dessus nous l'indique, Jung y a vu un petit caillou, ces petits cailloux qu'il s'est efforcé de retrouver pendant des décennies pour suivre l'évolution de l'humanité, sur le plan psychique, et y comprendre la place de l'individu dans ce vaste mouvement.

    Je me réserve le prochain billet pour commencer le décryptage et la définition de la gnose, vaste programme, aujourd'hui, je veux livrer un témoignage, d'un des grands écrits apocryphes (retenons la définition issue de l'étymologie grecque, apókryphos, « caché »), l'évangile selon Thomas.


    Ils Lui dirent :

    Alors, en étant petits,
    Irons-nous dans le Royaume ?
    Jésus leur dit :
    Quand vous ferez le deux Un,
    Et le dedans comme le dehors,
    Et le dehors comme le dedans,
    Et le haut comme le bas,
    Afin de faire le mâle et la femelle
    En un seul
    Pour que le mâle ne se fasse pas mâle
    Et que la femelle ne se fasse pas femelle,
    Quand vous ferez des yeux à la place d’un œil,
    Et une main à la place d’une main,
    et un pied à la place d’un pied,
    Une image à la place d’une image,
    Alors vous irez dans le royaume.

    Logion 22 (logion est une parole rapportée du Christ)




    Chacun appréciera ces mots, qui ne sont pas sans nous rappeler ceux du fameux texte hermétique de la table d'émeraude de Trismégiste, et qui, sans équivoque, traite d'une conjonction des opposés, d'une union à accomplir dans le multiple...le lien est fait !

    A bientôt...

    dimanche 17 mars 2013

    Delphes - Un enseignement antique

    Temple d'Apollon
    J'ai toujours considéré avec beaucoup de respect et d'intérêt la sagesse antique, les mythes et, bien entendu, la philosophie socratique. C'est donc naturellement que j'ai envie de vous faire partager de petites pensées, non sans lien avec le thème central de mon blog, l'âme humaine.
    L'oracle de Delphes est relativement connu, notamment pour son précepte clef, l'incontournable "connais toi toi-même"...saviez vous en fait que le fronton du temple d'Apollon comportait de nombreux autres préceptes, qui demeurent encore partiellement traduits de nos jours, je vous en livre quelques uns.

    « Connais-toi toi-même »
    C'est dans le dialogue de Socrate avec Alcibiade (à relire posément, il est d'une richesse insoupçonnée) que l'on trouve évoqué ce thème. Bien entendu, pour se voir, se découvrir, se connaître, il faut un oeil. Mais il faut aussi quelque chose qui nous renvoie l'image car l'oeil ne peut pas se contempler tout seul. Ainsi, un autre oeil est nécessaire et, si la quête de la vérité est la notre, autant utiliser le miroir d'un oeil qui la détient, celui du domaine divin (chez les grecs, Dieu est une valeur ultime, le beau, le vrai, qui n'a rien à voir avec le Dieu monothéiste).
    Abandonnons provisoirement Platon pour saisir l'analogie de ce dialogue discursif avec la pensée de Jung :
    • l'oeil qui saisit l'intériorité est l'âme,
    • l'âme de l'autre me permet de contempler une image, partielle et floue mais dont les contours se dessinent, de la mienne (par le jeu des projections),
    • enfin, la part intangible et éternelle qui nous constitue (le monde des archétypes, le Dieu des grecs), devient la matrice "nourrissière" de notre être qui, enfin, se re-connaît.


    « Rien de trop » et « Au dieu l'honneur » 
    Némésis
    Je vois dans cette injonction la mise en garde pour celui qui, sur le chemin de la connaissance, de la sagesse pour les grecs ou, pour nous, en plongée dans l'inconscient, s'approprie la part d'âme qui n'est pas sa propriété (qui dépasse son inconscient personnel). 
    Les grecs avaient un terme précis pour désigner cette faute, qui était d'ailleurs une des plus graves dans leur civilisation, c'est l'hybris, la démesure de l'homme qui se prend pour un géant, un Dieu, la faute "prométhéenne". 
    Mais la mythologie grecque étant d'une richesse infinie, la contre mesure de cet "enflement" égotique était la terrible némésis, cette déesse pouvait en effet appliquer la vengeance sur le coupable en le condamnant à une réduction drastique de son être, à ses limites humaines les plus restrictives...

    • l'âme, à la rencontre des dieux (les archétypes), peut s'identifier à eux et perdent les frontières qui le constituent
    • dans cet état particulier, la terrible Némésis (l'inflation) condamne l'être à sa portion congrue, empêche la conscience de s'enrichir, rompt avec la nature de l'homme...

    Comme cette philosophie, qui peut nous sembler lointaine, est proche des enjeux du quotidien et il est aisé de comprendre pourquoi la pensée platonicienne et néo-platonicienne a tant inspiré Jung...


    jeudi 7 mars 2013

    Archétype(10) - Encore un peu plus loin

    Me voici donc de retour sur ce thème quasi inépuisable. Après une approche succincte (ici) et une première tentative d'approfondissement (), j'aimerais développer un peu plus certains aspects de l'archétype que l'on ne trouve pas toujours dans les écrits de vulgarisation...ce que l'on peut comprendre devant la complexité du thème. Jung, à l'instar de l'ensemble de sa pensée, a vu évoluer ce concept tout au long de sa vie de chercheur et a rapidement conclu que l'on ne pourrait jamais l'envisager sous une seule définition mais uniquement le circonscrire.
    Retroussons donc les manches et avançons, prudemment.

    Entre deux conceptions...
    Dans ses essais, Cazenave (voir ici pour une courte présentation) rappelle que Jung n'a jamais tranché entre deux approches distinctes de l'archétype.

    1. l'irruption de l'archétype dans la psyché est indissociable des images et symboles (liés à la culture),
    2. l'archétype est patrimoine psychique humain dont chacun hérite et qui, pourtant, n'a pas de fondement temporel.
    Ce faisant, Jung, au cours de l'édification de ce concept phare qu'est l'archétype, a longtemps assimilé archétype et images archétypiques, erreur que l'on continue à retrouver communément de nos jours...finalement, à l'instar de la chose en soi de Kant, des monades de Leibniz ou des éternelles incrées de Bergson, Jung a conclu qu'on ne pouvait rien en dire mais juste témoigner de leur caractère dynamique au sein de la psyché de l'individu (ce qui, au passage, les distingue totalement des idées platoniciennes).

    Le caractère psychoïde
    Sous ce terme barbare se cache en fait un attribut de double appartenance; celui de l'esprit (psychique) et celui de la matière. Fini donc le dualisme science / psychologie puisque l'archétype reposerait sur les deux frontières !
    Jung a tiré ce principe à la fois par les constatations cliniques (le traumatisme engendrerait une activation archétypique), et au cours de l'élaboration de son concept de Unus Mundus, terme issu de l'alchimie, qu'il a repris pour désigner l'unité sous-jacente du monde apparemment inconciliable de l'esprit et de la matière. Une manifestation de cette unité est visible, par exemple, dans les synchronicités. (voir ici)

    « La psyché participe à la fois de l’esprit et de la matière. Je suis persuadé que la psyché est en partie de nature… La totalité de l’homme se situe entre le mundus archetypus, qui est bien réel puisqu’il agit, et le monde physique, qui est tout aussi réel puisqu’il agit également…..Il y a par ailleurs des raisons de supposer que tous les deux ne sont que des aspects différents d’un seul et même principe. » Correspondance avec Pauli



    La constellation
    On peut le résumer par principe d'activation d'un archétype, c'est à dire d'irruption au sein d'une psyché, en vue de compenser un manque dans la sphère consciente qui entraîne "une impasse" ou "situation impossible". Cela peut faire suite à une évènement extérieur important ou à l'initiation d'une profonde transformation intérieure. 
    Ce terme rappelle que l'archétype est un noyau énergétique puissant et qu'il attire à lui tout ce qui répond à sa nature (singulière puisque les archétypes sont infinis) en vue de la compensation...bien souvent, le canal des complexes personnels est exploité, mais c'est un autre sujet.

    La contamination
    "Tirez une racine d'herbe et vous ferez venir la prairie toute entière". Proverbe chinois
    Cette jolie phrase résume l'idée de contamination chez les archétypes. Comme dans l'ensemble de la psyché, il n'y a pas de frontière définie et un archétype masque souvent la présence d'autres archétypes...Jung a même mentionné la possibilité d'un seul archétype polymorphe ou, pour être plus précis, d'un champ archétypique (selon l'acception scientifique).
    Cela fera le sujet d'un autre billet (celui-ci est déjà fort lourd à digérer), mais certaines propriétés de la physique quantique coïncident merveilleusement avec la nature des archétypes, comme, par exemple, la non localité. Il est dit qu'un archétype activé chez un individu l'est simultanément pour plusieurs personnes.


    Sommaire "Archétype" (Cliquer pour y parvenir)
    2 - La persona
    3 - Approfondissement de la notion d'archétype
    4 - Approche de l'Anima
    5 - Approche de l'Animus
    6 - L'Ombre
    7 - Le Soi
    8/9 - L'anima par James Hillman    Partie 1   Partie 2

    vendredi 1 mars 2013

    Jung, Guérisseur, blessé de l'âme - Dunne




    Une énième biographie me direz vous...pas tout à fait. Si j'ai eu envie de vous présenter cet ouvrage, c'est qu'il recèle des petits bijoux qui donnent un éclairage assez nouveau sur notre truculent psychologue.






    L'auteur : Clare Dunne

    Voici un personnage inhabituel dans cette section sur les livres. Pas de diplôme de médecine, pas chercheuse en psychologie, pas de cabinet...cette ancienne actrice, passionné du monde de la radio et de philosophie, a découvert Jung comme la plupart d'entre nous, au détour de lectures qui l'ont profondément marquées. Reconnaissant dans la pensée de Jung la mise en mot de ce qui l'animait depuis des années, elle décida donc de donner des conférences et séminaires avant de finalement écrire cet ouvrage particulier.

    Présentation de l'ouvrage
    Je ne vais pas réinventer la roue, un site ami a réalisé un travail remarquable de présentation, tant sur la forme que sur le fond, et je me fais une joie de vous indiquer le chemin pour découvrir le contenu de l'ouvrage et, surtout, des illustrations...car il faut bien le reconnaître, ces photos, images, reproductions qui parsèment le livre sont autant d'invitations au voyage de pensée et de supports de projections imaginaires, un véritable régal pour les sens et l'esprit !

    Avis personnel
    J'ai déjà beaucoup dit, évidemment en bien, car j'avoue avoir pris un rare plaisir à parcourir ces pages, avec facilité, comme un visiteur qui entre dans la maison et en fait le tour avant de sortir...ce qui marque dans cette biographie est l'accent mis essentiellement sur l'homme et non sur l'oeuvre. On ne trouvera pas de véritable vulgarisation sur l'archétype ou l'individuation, mais de multiple anecdotes de vie, des témoins de passage ou des amis de longue date qui ont marqué la vie de Jung ou ont été marqués par son esprit...c'est vivant à souhait !

    Quelques extraits
    "...C'est vrai, une force de la nature s'exprime en moi - je ne suis qu'un conduit... J'imagine que, dans bien des cas, je pourrais vous paraître sinistre. Si, par exemple, la vie vous a mené à adopter une attitude artificielle, vous n'allez pas pouvoir me supporter car je suis un être naturel. Ma présence même cristallise; je suis un ferment. Je suis perçu comme un danger par l'inconscient des gens qui vivent d'une manière artificielle. Tout en moi les irrite, ma façon de parler, ma façon de rire... Ils sentent la nature..."
    "...L'atmosphère était, dirais-je, intellectuellement vibrante et à la page; les conférences offraient toujours des sujets d'actualité nouveaux. Mais c'étaient les exposés de C. G. Jung, alors encore un inconnu pour moi, qui me touchèrent d'une façon tout à fait particulière. Ils contrastaient tellement avec le rationalisme intellectuel des autres -du moins, c'était mon impression. Mais mon jeune sens de la réalité se mit en alerte en même temps que ma fascination admirative: «Ça, c'est un "super-cerveau", mais est-ce bien vrai?» Quand, plus tard au cours de la session, je vis Jung, son chapeau planté en arrière sur la nuque, avancer à grandes enjambées et laisser ce milieu social convivial « branché », je me dis : « Si cet homme dit ce genre de choses, c'est que cela doit être en ordre. L'enracinement en terre que je sentais émaner de Jung était pour moi la garantie de la crédibilité de sa psychologie. »...
    "...À ma grande surprise, Jung m'accompagna... dans la rue où ma voiture était garée. Il marchait à mes côtés en silence, la pipe à la bouche, perdu à l'évidence dans ses pensées, et je ne disais rien non plus. Il se tourna soudain vers moi et me demanda: «Pourquoi ne me comprennent-ils pas ? » II avait un ton dans sa voix que je ne lui connaissais pas, à la fois plaintif, interrogateur et blessé. Je savais instinctivement à quoi cet «ils» se rapportait. «Ils», c'était le monde extérieur, le monde de la science, de la psychologie et de la psychiatrie officielles, celui des religions établies, des préjugés, qui persistaient à ne pas comprendre et à déformer ses découvertes et sa pénétration du monde intérieur, le monde de l'âme. Dans sa question je sentais la solitude de l'explorateur, du chercheur qui ose regarder au-delà de ce qui est accepté et connu, de celui qui ne peut faire autrement. 
    Je lui répondis : « Dr Jung, vous savez aussi bien que n'importe qui au monde pourquoi "ils" ne vous comprennent pas. Ne serait-ce pas simplement du fait que vous êtes en avance de cinquante à cent ans sur notre temps ? » II me regarda un court instant, hocha lentement la tête en silence et me tendit la main pour une dernière poignée de main..."
    "Emma Jung mourut cinq jours plus tard, le 27 novembre 1955.

    Mon cher Neumann, 
    Soyez très sincèrement remercié pour votre lettre si cordiale!... Je ne peux hélas qu'aligner devant vous des mots arides, car la secousse que j'ai vécue est tellement forte que je ne parviens ni à me concentrer ni à retrouver ma faculté d'expression. J'aurais aimé vous raconter en toute amitié, à cœur ouvert, comment j'ai eu, deux jours avant la mort de ma femme, ce que l'on peut bien appeler une grande illumination; en un éclair, elle a fait la lumière sur un mystère aux racines séculaires qui était incarné dans ma femme et avait exercé sur ma vie une influence immense et d'une insondable profondeur. Je ne peux avoir à ce sujet qu'une seule idée: cette illumination émanait de ma femme, qui était alors la plupart du temps sans conscience, et la clarté immense et libératrice de mon intuition a exercé sur elle un effet en retour qui a contribué à lui donner une mort royale et sans souffrance. 
    Cette fin rapide et sans souffrance - cinq jours seulement entre le diagnostic définitif et la mort - et cette expérience m'ont été une grande consolation. Mais le silence qui s'est fait autour de moi, ce silence que j'entends, le vide de l'espace et le sentiment d'un immense éloignement, tout cela est dur à supporter..."





    mercredi 20 février 2013

    Eugène Wigner - Génie silencieux


    Il est des personnages comme cela, qui sont unanimement considérés comme des génies, ayant marqués définitivement leur domaine, et pourtant totalement ignorés du grand public...Wigner, prix nobel de physique, en fait partie. Ce hongrois, naturalisé américain, contribua à l'émergence de la nouvelle science (la mécanique quantique) et certains de ses pairs considèrent ses découvertes comme équivalente en implication à celles d'Einstein.
    Je ne souhaite pas m'étendre sur l'ensemble de ses découvertes, qui dépassent de loin mes capacités de compréhension scientifique, mais mettre en lumière l'esprit d'ouverture et de spéculation de ce personnage dans cette zone frontière, qui intéresse le cheminant, entre la matière et l'esprit.


    Le chat de Schrödinger
    Schrödinger est l'un des pères de la physique quantique, décrivant les phénomènes particuliers en jeu dans le monde de l'infiniment petit. Pour tenter de représenter un principe étonnant de cette nouvelle branche de la physique, il s'est amusé à inventer une expérience de pensée.

    Elle consiste à placer un chat dans une enceinte fermée, et à disposer un système radioactif qui peut déclencher un piège mortel pour le chat.
    • si l'atome se maintient, le piège ne se déclenche pas => le chat est vivant.
    • si l'atome se désintègre, le piège s'active => le chat meurt !
    La physique classique postule que, à un instant donné, le chat est soit mort, soit vivant...mais voilà, selon la physique quantique, tant que l'observation n'est pas effectuée, le chat est dans un état superposé vivant/mort, situation difficile à appréhender. L'observation entraîne le "choix" d'un état, qu'on appelle la décohérence.



    L'hypothèse de Wigner
    A l'heure actuelle, aucune théorie sur cette superposition d'états du chat, ne fait l'unanimité. Aussi, celle proposée par Wigner a t'elle toute sa légitimité et reçoit d'ailleurs l'assentiment de plusieurs scientifiques de renom...pourtant, vous allez voir qu'elle dérange l'ordre établi.
    En fait, selon Wigner, cet état superposé (on parle d'onde) existe, est maintenu par l'oeil qui observe, continue son chemin le long du nerf optique, conserve son intégrité jusqu'à l'arrivée au cerveau...et tout bascule lorsque la conscience de l'observateur s'en mêle. A ce moment là, selon des critères et un processus non connu (à ce jour), la conscience tranche et permet la décohérence (chat mort OU vivant).

    Une conséquence immédiate survient : la conscience est seule responsable de notre monde matériel (visible)...et cette réalité tangible est commune (tous les être humains perçoivent le même état).

    Bien entendu, cette hypothèse soulève plus de questions qu'elle n'apporte de réponse mais elle établit un pont entre l'esprit et la matière de manière surprenante...finalement, l'esprit créerait la face visible de la matière, sans interférer dans ses processus invisibles (les états superposés existent).

    Je ne souhaite pas m'étendre aujourd'hui plus amplement mais l'on peut d'ores et déjà voir le lien étroit qu'il pourrait exister entre cette théorie et la notion jungienne de synchronicité et d'Unus Mundus.






    jeudi 7 février 2013

    Apoptose - La mort nécessaire

      
    Ce terme barbare, provenant de la biologie cellulaire, est également appelée "suicide cellulaire" ou, beaucoup plus déroutant, "mort cellulaire programmée"; il désigne le processus biologique particulier qui dicte à des cellules leur autodestruction. Jusqu'à sa découverte, seule la nécrose expliquait la mort cellulaire. Pourquoi basculer dans le médical me direz vous ? Parce que les analogies avec les processus psychiques me semblent évidentes.

    A quoi sert l'apoptose ?
    Elle est essentielle, sur plusieurs plans. 

    La construction :
    C'est par elle que durant l’embryogenèse (période précédant la naissance), des distinctions morphologiques se font : la main du foetus ressemble à une moufle, par l'apoptose, des cellules meurent pour faire apparaître les doigts, elle permet aussi la disparition de notre archaïque appendice caudal, elle entraîne le disparition des neurones isolés, etc

    Régulation :
    Lors des processus immunitaires, certains anticorps inactifs peuvent devenir dangereux et ils s'éliminent par apoptose. Lorsque la phase d'allaitement se termine, elle organise la restructuration du sein pour son retour à l'état initial.  Etc

    La participation à un équilibre subtile
    On se rend compte que le corps (et la psyché) fonctionne sur un modèle de régulation, d'ajustement continu...ainsi, l'apoptose permet elle d'équilibrer le développement cellulaire. Entre création et mort, le corps est maintenu dans un état d'équilibre

    Le blocage de l’apoptose : l'exemple le plus connu est celui des cellules cancéreuses.
    Une apoptose intempestive : des découvertes récentes ont conclu que les problèmes lymphocytaires (immunitaires) des personnes atteintes du VIH (sida) était due à une apoptose non contrôlée.

    L'apoptose est en lien avec la notion, que l'on retrouve en psychanalyse, d'homéostasie (capacité d'équilibre d'un système).



    Comment cela se passe t'il (simplement) ?
    Les biologistes expliquent que pour qu'une activité soit maintenue, le corps doit constamment envoyer des  "signaux de croissance" à ces cellules...dès que le signal est coupé, la cellule entre en apoptose. Elle s'isole et détruit son noyau.
    Ainsi, au bout d'un certain nombre de divisions, qui ont fatigué progressivement son bagage génétique, la cellule enclenche l'apoptose...la vieillesse et la fin de vie répondent au même processus.

    C'est donc par un phénomène interne que cette mort cellulaire s'enclenche, contrairement à la nécrose qui est liée à une intrusion externe.

    Apoptose psychique ?
    Je pense que pour les lecteurs réguliers de ce blog, les liens entre ce processus cellulaire et les transformations psychiques de l'individu peuvent apparaître.

    Les leçons, que j'en tire, sont multiples :
    • La vie n'est pas naissance ou mort mais "transcendance" (franchissement, dépassement) des deux à des fins supérieurs,
    • Tout comme l'embryon doit vivre une succession de sacrifices (morts cellulaires) pour devenir foetus accompli, l'individu sera confronté à des morts symboliques pour se construire (voir à ce sujet le billet sur le sacrifice),
    • Le mystère de la vie place l'enjeu global au dessus des enjeux particuliers; la cellule, en se sacrifiant, contribue à la survie et au dynamisme de l'ensemble au dessus d'elle. Si elle ne s'y soumet pas, c'est tout l'ensemble qui en pâtit. De même, ces phases régressives de la libido, qui soumettent l'individu à l'abandon de "l'ancien", s'inscrivent elles dans un processus plus large qui est individuation,
    • Par extrapolation, n'y t'il pas un lien étroit à établir entre les signaux de croissance et l'apoptose et les phases de progression et de régression de libido ? Cela conduirait au fait que les signaux de croissance de la conscience serait liés à la perméabilité à son inconscient, à la capacité à établir le dialogue...

    jeudi 31 janvier 2013

    Libido (2) - La dynamique progression / régression

    Voici quelque temps, j'abordais le sujet délicat de la libido chez Jung (voir ici). Il me semble important maintenant d'approfondir la notion des mouvements de cette énergie au sein de la psyché de l'individu. En effet, Jung, à l'instar de l'étude des archétypes, s'est bien moins intéressé à la nature même de la libido (concept limite dont on ne peut rien dire avec certitude) qu'à ses effets et contributions aux processus de transformation de l'homme.

    "La diastole consciente et puissante qui contracte et engendre l'individuel et la diastole qui élargit avec nostalgie et qui veut embrasser le tout"  Jung


    Petit avant-propos qui me semble indispensable : les termes de progression et de régression désignent deux mouvements contraires qui contribuent, chacun dans leur rôle distinct, à la construction de l'individu. C'est une erreur d'y lire, comme on est tenté, un acte purement positif dans la progression et négatif dans la régression...la nature agit mais ne juge pas !

    La progression de la libido

    On l'assimile souvent à la notion d'adaptation. Ce besoin d'adaptation est constant dans la vie.
    C'est le processus qui, lorsque l'individu est bousculé par des évènements extérieurs, va permettre d'atteindre l'attitude juste aboutissant à l'adaptation; comme nous sommes dans le domaine de la psyché, l'adaptation marquera l'équilibre entre exigence extérieure et intérieure. En d'autres termes, il y a progression lorsque l'individu parvient à s'adapter à de nouvelles sollicitations extérieures en "respectant" son harmonie intérieure (en l’occurrence, l'équilibre actuelle de la boussole psychologique des fonctions, voir ici) .

    La progression, selon Jung, nécessite une fonction consciente dirigée. Lors d'une nouvelle exigence extérieure, il faut un arbitre pour faire le tri sur ce qui est acceptable et ne l'est pas dans la construction de l'attitude : l'acteur en cause est donc la fonction dominante interpellée...mais ce qui est banni alors tombe dans l'inconscient et entraîne avec lui une partie de la charge psychique (libido) qui va s'accumuler. Bientôt la source de libido de la progression tarit !

    Par exemple, la situation se présente quand un homme dirigé par son intellect et bon-sens (fonction pensée) ne peut plus résoudre la situation par logique et doit puiser dans sa dimension affective nichée tout au fond jusque là.


    La régression de la libido

    Alors, devant l'impasse de la fonction dirigée, l'accumulation des éléments rejetés (base du refoulement), la marche de la libido devient rétrograde. L'énergie accumulée au fond de la psyché (l'inconscient) va donner vigueur et vie aux produits qui stagnaient alors car rejetés par le conscient.
    Mais les choses ne sont pas si simples, car il s'agit bien de vase qui remonte à la surface, de ce que l'individu a écarté pour vivre selon les lois qu'il avait établi alors...ce que lui demande la régression est ni plus ni moins que de violer tous ses interdits !
    Le conflit intérieur qui naît alors est souvent violent et on le comprend aisément. L'énergie délivrée à ce moment à l'inconscient est suffisant pour que ses produits remontent à la surface et qu'il est toujours le dessus, le conscient étant alors exsangue...la durée de la lutte définira l'issue.
    Soit l'ego lutte avec acharnement, l'homme se ferme à ses arrivées archaïques, ses fantasmes, ses peurs infantiles et la dissociation pointe son nez, avec son lot de névroses voire pire...mais si ce dernier capitule, accepte le dialogue proposé, alors ces noirceurs effrayantes deviennent autant de germe de vie, de possibilité d'une nouvelle vie intérieure, et de capacité d'adaptation complémentaire qui vont s'ajouter à celles déjà acquises...l'individu devient plus complet à lui-même !



    En résumé, la progression augmente la capacité de discrimination mais consomme l'énergie psychique et la régression fait gagner en nouvelles forces vives et perdre en différenciation (la distinction de ce qui est conscient et ne l'est pas).
    Pour paraphraser Jung, il faut donc se préparer à "descendre plusieurs fois aux enfers" .

    Il y aurait encore beaucoup à dire mais ce billet est déjà lourd à digérer et ses implications tacites complexes...

    jeudi 24 janvier 2013

    Petit moment de grâce (6)

    En attendant le reprise de travaux "sérieux" (j'ai beaucoup de projets en gestation), j'espère que vous prendrez autant que plaisir que moi à découvrir ces paysages dignes d'Eden, accompagnés par des musiques propices à l'enchantement....
    Je suggère le "plein écran" pour ceux qui ont un ordinateur leur permettant.







    Petit moment de grâce (1)





    Petit moment de grâce (5)

    vendredi 18 janvier 2013

    Jung à la télé (2)


    Voici plus d'un an et demi, je vous avais proposé un documentaire des années 80, axé autour de l'interview de Jung en 1959 par Freeman (retrouver ici). Souhaitant le regarder à nouveau, j'ai réalisé que le contenu de l'interview était difficile à bien appréhender tant les apports et commentaires extérieurs du documentaire, bien qu'enrichissants en soi, perturbaient le suivi du fil.

    Aussi, pour ceux qui souhaitent regarder l'intégralité de cette fameuse (et unique dans son genre) interview de Jung, je mets ici à disposition les liens et les vidéos avec un sous-titrage français.

    Connaissant très bien cet interview, j'apprécie de le visionner régulièrement car j'ai le sentiment de découvrir une nouveauté à chaque fois (phrase qui m'avait échappé, expression particulière du visage, etc)...cette fois, j'ai été frappé par un élément pourtant flagrant : la grande disponibilité de Jung. On sent une attention soutenue aux paroles de celui qui l'interviewe, un effort sincère et profond pour atteindre la réponse la plus juste et précise...finalement, une grande qualité de présence comme ne peuvent posséder que les "vieilles âmes".

    Bon visionnage.