lundi 17 octobre 2011

Livre Rouge (5) - L'imagination active


J'ai envie d'utiliser l'exemple du livre rouge pour traiter d'un concept très spécifique de l'approche jungienne, et fort délicate, l'imagination active. En effet, la production remarquable contenue dans le Livre Rouge est une représentation, une mise « en matière » qui a permis à Jung de « figer », de fixer à sa conscience le produit de cet exercice si particulier qu'il nommera plus tard, l’imagination active.

!!! Mise en garde !!!
Ce que je vais décrire au dessous demande une aptitude spécifique et indispensable : un Moi stable et fort, pour ne jamais lâcher les rennes. Celui qui n'a pas travaillé longuement cette étape ne doit pas s'aventurer plus loin...
Il faut être prêt à affronter les dieux eux-mêmes, ni plus ni moins, et le risque d’être dévoré est présent à chaque instant ! Jung lui-même estime être passé très prêt de la folie au cours de ces exercices...
Souvent, je compare cet exercice à un aller-retour au pays de sa propre folie…

Qu’est ce que l’imagination active ?
J’aime plutôt parler d’activation de l’imagination qui transmet mieux l’idée d’une participation consciente à un monde d’images indépendantes de la conscience. Jung a découvert de manière totalement empirique ce processus, par répétition et attention assidue, il en a extrait un processus. L’imagination active est souvent considérée comme un outil ou une technique. 
Elle est indissociable de la fameuse fonction transcendante (voir ici), ce processus libérateur, activateur de transformation chez l’individu. D’après Jung, là réside la véritable voie royale vers l’inconscient. En effet, si le rêve est une porte sure et profonde vers l’inconscient, pour qui sait « l’entendre », il est totalement indépendant de l’activité consciente contrairement à l’imagination active.


Mise en pratique
Pour mieux comprendre les enjeux et écueils possibles, marquons les étapes d’un exercice d’activation de l’imagination .
  1. L’étape préliminaire n’est pas sans rappeler la pratique de la méditation : stopper le flux des pensées, le parasitage du mental agité (que j’appelle souvent le petit singe cocaïnomane)…chacun usera de la méthode qui lui convient le mieux.
  2. Là, l’exercice précédent prend toute son importance. Happer un départ, qu’il soit bribe de rêve, image, son surgissant de l’intérieur. Ne pas vouloir saisir (juger, évaluer, etc) ce qui vient car cela va briser l’élan naturel et ne pas relâcher totalement l’attention qui va entraîner un flux inexploitable (imagination passive). L’art subtil du « laisser advenir »,
  3. Vient alors ce que l’on peut nommer la mise en forme. Il s’agit de donner corps aux images à travers ce qui conviendra le mieux sur le moment et selon « l’aptitude » de chacun, écriture, dessin, danse, chant, etc L’étape est particulièrement crucial car on peut la comparer à de l’archéologie humaine, il s’agit d’extraire des tréfonds de son être et de remonter à la surface de sa conscience. Ne jamais s’attarder sur l’esthétisme qui dénaturera le produit mais éviter toute négligence pour autant, l’attention dans l’instant,
  4.  L’heure de la confrontation a sonné. Sans concession, sans faiblesse, sans compromis, l’on doit alors faire face à ce à quoi on a donné corps. Rien ne doit être lâcher avant qu’un dialogue (avec une image, un personnage, un élément de son corps, etc) s’établisse…attention, car ce dialogue démarrera toujours par un conflit. Les deux pôles de notre être dialectise et surgira donc de cette étape une solution (sous forme symbolique toujours mais c’est un autre vaste sujet).
  5.  Enfin, à ne surtout pas oublier après tant d’efforts, la mise en forme puis en application du produit obtenu, la prise en compte du symbole, la rédaction de notre propre Livre Rouge...car il s’agit finalement de cela. Nul besoin de cuir ou de volume, un calepin d'étudiant peut faire l'affaire.

dimanche 9 octobre 2011

Archétype (6) - L'ombre


Voici l'heure d'aborder ce monument de la psychologie analytique. Sur ce concept probablement plus que sur tous les autres, il faut d'abord tenter de se libérer des idées préconçues, des caricatures restrictives et images populaires un peu trop simplistes. En effet, l'ombre est ce qui n'est pas beau en nous, ce qui nous fait peur ou fait fuir mais tellement d' autres choses également. Il me paraît essentiel, pour saisir correctement l'archétype (car s'en est un), de reprendre depuis le début...qu'est ce que l'ombre et à quoi sert elle ?



Genèse de l'ombre
L'ombre et le moi sont étroitement liés. Quand le moi se constitue, se "solidifie", il constitue une empreinte unique dans la matrice de l'inconscient indifférencié (pour rappel, voir le début de ce  billet)...l'image que j'avais employée du doigt qui marque la cire est aussi utile ici : le creux créé possède naturellement une autre face, opposée, une "bosse" qui est l'ombre. 
Tous les choix écartés dans notre vie, les potentiels inexploités, les carences entretenues, les images traumatiques qu'on a voulu enfouir (ou fuir), etc sont la nourriture fondatrice de l'ombre. L'ombre de quoi ? de la conscience évidemment. La vie nous éclaire continuellement et notre face éclairée est le moi. L'ombre à l'abri derrière répond à la nature même de l'objet éclairé. 

Constitution de l'ombre
L'ombre est archétype car répond au genre humain. Elle est associée au mal et là se pose une grande part des recherches de Jung : pourquoi fuir le mal ? Le mal en psychologie jungienne est l'absence de conscience, il n'y a pas de possibilité de jugement de valeur...l'héritage judéo-chrétien a fortement compliqué le rapport au mal de l'occidental et c'est justement en le dépassant que Jung en a déduit ses apports indéniables à la constitution de l'individu. L'ombre n'est en fait non pas le mal en nous mais l'archaïque, la nuance est fondamentale !
Pour résumer, j'aimerais dire que l'ombre pourrait être assimilé à l'inconscient personnel de l'individu. Unique à chacun, c'est aussi un médiateur précieux avec les profondeurs fondatrices de l'être.


Où est l'ombre ?
Nichée dans l'inconscient, seule une attention pointue et un désir réel peut nous permettre de la déceler. Elle existe chez chacun de nous à travers ce que l'on appelle la fonction inférieure (voir ici pour les détails).
Répondant au processus naturel, d'origine inconsciente, elle ne surgit à l'extérieur qu'à travers les projections (voir ici).

"De deux choses l'une, nous connaissons notre ombre ou ne la connaissons pas ; dans ce dernier cas, il arrive souvent que nous ayons un ennemi personnel sur lequel nous projetons notre Ombre, dont nous le chargeons gratuitement, qui, à nos yeux, la porte comme si elle était sienne, et auquel en incombe l'entière responsabilité ; c'est notre bête noire, que nous vilipendons et à laquelle nous reprochons tous les défauts, toutes les noirceurs et tous les vices qui nous appartiennent en propre! Nous devrions endosser une bonne part des reproches dont nous accablons autrui! Au lieu de cela, nous agissons comme s'il nous était possible, ainsi, de nous libérer de notre Ombre; c'est l'éternelle histoire de la paille et de la poutre." Jung L'homme à la découverte de son âme


Soyons attentif à nous-même pour déceler nos incompétences et nos lacunes, arrêtons nous quelques instants sur le type détestable qui nous agace prodigieusement (pourquoi ?) : nous touchons du doigt notre ombre.


L'ombre utile ?
Quelle question...l'ombre est fondamentale. L'individuation qui est projet de fondation de l'individu est une entreprise de terrassement : libérant strate après strate, ramenant à la surface des sédiments immémoriaux, les premiers coups de pelle vont tomber sur l'ombre. La part inconnue, inadaptée, primitive en nous est la source de notre enrichissement, quoi de plus logique ? mais c'est sans compter sur le conservatisme extrême du moi (voir ici)...et nous sommes en face de la source de nos peurs ! Pas de honte à avoir donc, c'est naturel d'avoir peur de s'y frotter...et inutile de "fuir à toute jambe", l'autonomie (une des caractéristiques des archétypes) lui confère tout pouvoir et plus nous croyons être loin d'elle, plus elle deviendra épaisse, lourde, noire...
En somme qu'il soit coopérant ou non, l'homme n'échappera pas au dialogue difficile avec l'ombre pour se libérer, s'épanouir, grandir.
Pour finir, une image employée par Roland Cahen me revient à l'esprit car elle me plaît : que tous ceux qui sont effrayés par leur double pervers et primitif n'oublient jamais qu'ils ont aussi en eux un double héroïque et divin, le Soi...


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