mardi 27 août 2019

Désenchantement du monde ?


Vous semblez très agacé par l'idée que le monde se serait « désenchanté » et qu'il fau­drait donc le « réenchanter »...

Exact. Si j'ai eu envie d'écrire « Chanter », c'est en particulier par désir d'en finir avec cette nos­talgie un peu aigre, ce regard négatif et dédai­gneux vis-à-vis de la modernité et du temps présent.
La vision d'une innocence première supposée m'exaspère, elle confond l'origine des civilisations avec notre origine personnelle - cette éternité « magique » où l'on nous chantait des berceuses - et cela véhicule des idéologies rétrogrades. 
Par « désenchantement du mon­de », le sociologue Max Weber, au début du XXe siècle, entendait le recul du religieux, il est vrai que le chant était lié au religieux et que ce­lui-ci occupait l'essentiel de la vie sociale. 
L'hu­manité moderne faisant reculer l'emprise du sacré, un monde de chants et de cantiques a commencé à se dissoudre. Mais le chant n'a pas disparu pour autant. Porté par un autre contexte social, culturel, politique, artistique, l'enchante­ment s'est libéré des pesanteurs institutionnelles et ecclésiastiques
Tant mieux !

Extrait d'interview de Michel Cazenave

dimanche 18 août 2019

"Relegere" comme voie spirituelle


Dans ses travaux autour du phénomène religieux, Jung se réfère à l’étymologie latine : relegere dans le sens ancien d’attention scrupuleuse, d’attitude privilégiant la conscience, et non pas au verbe religare, repris par les Pères de l’Église dans cette autre acception qui a prévalu et qui met l’accent sur le lien avec la divinité. 
Cette distinction n'est pas anecdotique car, dans la relation de l'homme au sacré, Jung place bien la primauté de l'expérience individuelle à toute autre proposition.

Avec un peu de recul, on constate que c'est une moralisation excessive du corps, des instincts, et une négation outrancière de la nature qui semblent avoir été à l'origine de la naissance de la psychanalyse freudienne. 
De la même façon il semblerait que depuis fort longtemps, et notre époque en est peut-être l'apogée, dans bien des domaines, y compris religieux, l'unilatéralité, l'hypertrophie de la conscience et la toute-puissance de la raison aient vaillamment occulté l'autonomie de ce qu'elles avaient mis de côté dans le même mouvement, et se soient crues capables d'enfermer ces aspects indésirables dans un placard. C'est mal connaître la propension naturelle de l'inconscient !

Si la conscience a besoin de la raison pour sortir peu à peu du chaos de l'irrationnel et tenter d'y créer un ordre, l'homme peut-il pour autant s'identifier totalement à la raison et définir la réalité uniquement en termes rationnels et scientifiques ? La partie irrationnelle de l'existence peut-elle être définitivement inféodée ou laissée dans l'ombre la plus profonde ? 

Il semblerait que le monde ait progressivement perdu une partie de son sens à force d'être expliqué scientifiquement
Avec le recul des pratiques magiques et des croyances religieuses qui contribuaient auparavant à donner un sens aux phénomènes naturels, le monde s'est peu à peu désenchanté...en apparence
En effet, des résurgences de toutes natures, ayant l'irrationnel comme constituant commun - pratique de l'alchimie autrefois, intérêt pour l'astrologie, l'ésotérisme ou pour l'occultisme aujourd'hui -, diffusent toujours parallèlement un parfum capiteux et attirant. 
Ne pas prendre en compte la signification de ces résurgences et l'objet de ces pratiques, c'est négliger le fait qu'elles tentent inlassablement de ne pas laisser en ruine le pont reliant l'homme à la nature, à « l'âme du monde », à sa dimension instinctive et irrationnelle. 
Ces résurgences donc, aident l'homme à progressivement distinguer la différence entre Dieu l'Inconnaissable et l'image qu'il s'en fait, à réaliser que ses images de Dieu sont fatalement marquées par ses conditionnements humains, ses images paternelles et maternelles, entre autres. 
Mais est ce suffisant ?
Il apparaît essentiel (essence-ciel) que chacun, à l’échelle individuelle, identifie, nourrisse et développe la singularité de sa relation au sacré, à Dieu, à la Nature qui appellera continuellement à l'expansion...

Et l'histoire démontre, quoi qu'on en dise, qu'un chemin de foi, c'est un chemin où, inlassablement, il est demandé de « quitter Dieu pour Dieu », de se déprendre de l'image de Dieu qu'il se faisait jusque-là, de libérer progressivement Dieu de ses projections humaines, pour, enfin, atteindre "Dieu au-delà des dieux".

mercredi 14 août 2019

Rencontre du sacré


Lorsque l'on rencontre le sacré, on rencontre sa dimension intérieure, avec l'aspiration qu'elle comporte si souvent à la lumière et au Bien, et on est confronté à la réalité du Mal.

Or, c'est une position originale de Jung : le mal existe - et comme réalité « positive », si je peux me permettre ces mots. 

Tra­ditionnellement le mal a été défini comme une simple privation de bien, donc comme un néant. Alors que Jung, dans la lignée des religions à tendance "ésotérique", considère que nous devons prendre en compte une réalité qui existe en soi du mal.

D'une manière ou d'une autre, nous devons y être confrontés dans la pratique.

Dans une confrontation non structurée avec le sacré, qui peut se traduire par des bouffées délirantes, Jung prend dès 1935 une position originale proche de ce que défendra plus tard l'anti-psychiatrie. 
Il y voit un processus d'initiation et de découverte spirituelle qui n'arrive pas à s'exprimer, étant donné la forclusion du sacré dans la société actuelle. 
L'initiation, au sens étymologique du terme, est un chemin que l'on emprunte dans la découverte d'une vie spirituelle. La seule chose à faire pour le thérapeute est alors de laisser se dérouler le processus, en ne le considérant pas comme une pathologie dans son essence même, et d'accompagner le patient en le guidant vers la sortie de ce qu'il est en train de vivre. 
Cela est assez proche, à beaucoup d'égards, du voyage de l'âme des chamanes. La position extrêmement originale de l'analyste est qu'il s'implique totalement dans la situation qui lui est proposée. À la limite, il doit faire lui-même, avec son patient, ce chemin à travers le délire. Il doit prendre le mal à sa propre charge dans une sorte d'échange, de descente aux Enfers et de remontée.

Michel Cazenave - Jung et le religieux p32