vendredi 4 mars 2011

Se réaliser, non seulement guérir

"La voie des assimilations successives conduit bien au-delà du succès curatif intéressant spécialement le médecin; elle mène en définitive vers ce but lointain(1) qui, motif peut-être primordial, occasionna la vie, je veux dire vers la réalisation pleine et entière de tout l'individu, l'individuation. Nous autres médecins sommes sans doute les premiers observateurs conscients de ce processus obscur de la nature(2). Mais, en règle générale, nous n'assistons qu'à l'épisode pathologique, perturbé, de ce développement et perdons de vue le malade une fois guéri. Cependant, ce n'est qu'après la guérison que nous aurions l'occasion réelle d'étudier le processus normal qui s'étend sur des années et des dizaines d'années. Si l'on avait quelque connaissance des buts auxquels tend le développement inconscient et si le médecin ne puisait pas précisément ses connaissances psychologiques dans la phase maladive et perturbée, l'impression que laissent dans l'esprit d'un observateur les processus révélés par les rêves serait moins décousue et l'on pourrait reconnaître avec plus de clarté quel est le dessein suprême des symboles. A mon avis aucun médecin ne devrait perdre de vue que tout procédé psychothérapeutique, et en particulier le procédé analytique, fait irruption dans un ensemble, dans un décours orienté - tantôt en tel endroit, tantôt en tel autre - découvrant chemin faisant certaines phases qui, dans leurs tendances particulières, paraissent être contradictoires. Chaque analyse(3) ne révèle qu'une partie ou qu'un aspect du phénomène fondamental ; c'est la raison pour laquelle les comparaisons casuistiques (Forme d'argumentation qui consiste à résoudre les problèmes posés par l'action concrète au moyen de principes généraux et de l'étude des cas similaires. Wikipedia) n'engendrent tout d'abord qu'une confusion désespérante. Aussi, est-ce malgré tout volontiers que je me suis cantonné dans des considérations élémentaires et pratiques, car ce n'est qu'au voisinage immédiat de l'empirisme quotidien(4) qu'il est possible d'arriver à un accord à peu près satisfaisant."                    
L'homme à la découverte de son âme  Jung 

Ces mots se suffisent à eux-mêmes et j'étais tenté de les livrer comme cela. Quelques mots cependant...

1"...vers ce but lointain..."
Jung exprime clairement sa conviction sur la vie, le sens...   

2"Nous autres médecins..."
A une époque où les porteurs du bâton d'Asclepios (=caducée médical) ont, pour la plupart, oublié la valeur première de leur serment, cette leçon d'humilité résonne avec d'autant plus de vigueur.

3"Chaque analyse..."
Ne jamais confondre le moyen et le but, le bâton de marche du chemin à parcourir.  

4"...l'empirisme quotidien..."
La vie s'exprime à chaque instant. Dans ces mots, on comprend mieux pourquoi, au terme de sa vie, après des décennies de recherches cliniques, des milliers de pages d'ouvrages rédigés, des concepts audacieux élaborés, Jung incitait les jeunes analystes à tout oublier des théories pour écouter la vie s'exprimer...laisser leur âme se relier à d'autres âmes.

Jean

6 commentaires:

Anonyme a dit…

La prudence de Jung à l'égard des théories psychologiques ne fait pas de doute, en effet, et, dans le même ordre d'idées, il a également exprimé sa conviction que toute connaissance est anthropomorphique :
"……Nous sommes toujours sur le chemin. Par conséquent, toute connaissance dans n'importe quel domaine est anthropomorphique.
Prenons par exemple le modèle de l'atome de Niels Bohr, le modèle planétaire. C'est un modèle anthropomorphique. Quand nous comparons plus ou moins les électrons avec des planètes tournant autour d'un noyau, ce n'est pas du tout exact. Car un électron est plutôt un nuage d'interaction et ne peut être exprimé par une petite planète. Ce sont là des anthro-pomorphismes qui existent aussi dans le domaine scientifique. En ce qui concerne la psychologie, il s'agit aussi de percevoir certains processus difficilement connaissables qui se trouvent à proprement parler derrière nos observations psychologiques, ou qui en sont la base. Vous voyez cela, par exemple, dans les rêves que nous recevons. Il n'est pas certain qu'ils soient conformes aux souvenirs que nous en avons, ils sont sans doute assez différents, ils sont inconnaissables. Ce n'est qu'au réveil qu'ils signifient quelque chose. En tant que processus se déroulant dans l'inconscient, ils sont inconnaissables. Les processus se déroulant dans l'inconscient sont tout simplement inconnaissables, aussi inconnaissables que le processus de l'atome. De là vient que les concepts élaborés dans la psychologie moderne de l'inconscient présentent des parallèles étonnants avec la terminologie de la physique nucléaire. Cela provient simplement de ce que les deux touchent à l'inconnaissable……" – C.G.Jung : "Entretiens", chapitre Connaissances psychologiques - Éditions La Fontaine de Pierre

Amezeg

nicolem a dit…

salut Jean,

cé justement cette dimension existentielle, axée sur un sens plus général de la vie, sur son accomplissement (Deviens qui tu es..)qui m'a plu chez Jung. L'aspect thérapeutique n,étant pas prédominant, enfin dans l'impression qu,il m'est restée au fil de mes lectures.
La conscience , l,unification de l,être, l,individuation étant au coeur de ses observations.
Merci pour cet extrait.

Jean Bissur a dit…

Merci pour ce rappel intéressant Amezeg...j'avais lu ce passage il y a longtemps et il convient effectivement parfaitement avec l'extrait du livre.

Jean Bissur a dit…

Merci pour ton commentaire que je partage Nicolem.

Ariaga a dit…

Je vois qu'ici des âmes se relient à d'autres âmes. J'apprécie toujours les commentaires d'Amezeg et je suis contente de le retrouver ici.

Anonyme a dit…

Avec plaisir, Ariaga :-)

Amezeg