samedi 9 novembre 2019

Archétype (12) - L'anima chez Jung - James Hilman - Partie 4


Quatrième et dernier volet autour du recensement de Hilman des attributs de cet archétype si particulier, sur la base des écrits de Jung.
Pour diverses raisons, certaines inhérentes au sujet même, il m'aura fallu plusieurs années (depuis 2012) pour achever ce résumé son travail incroyablement minutieux et ambitieux : tenter d'encadrer, de manière aussi exhaustive que possible, le concept de la psychologie jungienne ayant probablement le plus évolué durant la longue carrière de notre zurichois.

9- Anima et personnalité une

Jung définit l'anima comme image unique dans la psyché masculine alors que l'animus apparaît multiple dans la psyché féminine.
"L'incube de la femme est fait de plusieurs démons masculins et le succube de l'homme est un vampire" Dialectique du moi et de l'inconscient.
Jung postule une distinction d'ordre social et historique entre les types de rôle homme et femme. Il est vrai que c'est, chez lui, un trait habituel que de différencier l'esprit (animus) du pouvoir unificateur de l'eros (anima).
Hilman nous rappelle qu'en arrière plan de l’œuvre de Jung, se trouve continuellement interpellé l'ancienne controverse de l'unité et du multiple, écho, sur le plan thérapeutique, des notions de progression et régression.
Jung admet que la nature du Soi peut être considéré comme un "agrégat collectif de toutes les âmes individuelles"  et, citant Origène, "chacun de nous n'est pas un mais multiple".(C.W. 9 I § 675)

Comme "personnalité une" ou individualisée de l'âme, l'anima est le guide vers la totalité unifiée, anima naturaliter christiana, l'âme naturellement chrétienne

L'archétype nouménal anima n'est pas du domaine du connaissable mais ses images, phénoménales, sont naturellement multiples, comment alors conclure à une "personnalité une" ?

Il s'agit, écrit Hilman, d'écouter le couple d'anima qui occupe la position la plus élevé dans la psychologie de Jung, âme/Soi, anima/vieux Sage (Salomé et Elie-Philémon du Livre Rouge).
A travers "le regard par l’œil unifié" du Soi, l'anima trouve son fondement, son centre, son unité.

Non sans une certaine poésie, Hilman conclut : 
L'anima est la fonction qui donne de l'âme à la multiplicité. L'anima permet à ce qui est multiple, non de devenir un, mais de devenir materia pasychique.

10- Anima et Syzygie

Après toutes ces considérations sur l'anima, indépendantes du champ pourtant intriqué des archétypes, il convient de porter attention à ce contexte précis, car les archétypes sont "dans un état de contamination qui tient de la fusion et de l'interpénétration mutuelle la plus complète" (Racine de la conscience. p 55)
Dans les dernières études importantes de Jung sur l'anima (de 1951 à 1956), il ne sépare plus animus et anima, reflet psychologique de l'image archétypale du couple divin réuni : la syzygie.


Se référant aux Racines de la conscience, Hilman nous rappelle  que la confrontation avec l'anima, d'une façon et d'autre est simultanément la confrontation avec l'animus.

Nous mettant également en face de la syzygie, Neuman va jusqu'à écrire que le développement de la conscience du moi, chez l'homme comme la femme, est une processus masculin (ou protestation ?)  qui émane d'un inconscient féminin.

Enfin, une conséquence de la syzygie concerne la relation âme/esprit. Chaque fois que nous sommes en relation avec l'âme, l'esprit semble être constellé, partout où se trouve la présence vivante de l'anima, pénètre l'animus. De la même manière, lorsque l'animus est en action, l'anima nous interpelle toujours par ses images et son désir de personnalisation.
Cette syzygie en action est la conjunctio.

Et Hilman de conclure ainsi :
Leur syzygie illumine l'imagination par l'intelligence et rafraîchit l'intelligence par la fantaisie. La tâche a accomplir est de conserver à l'esprit et à l'âme leur distinction (ce qui est l'exigence de l'esprit) en même que de les garder reliés (ce qui est l'exigence de l'âme).

mardi 24 septembre 2019

Construire le sens


Jung maintient le rôle de l'homme en posant la question du sens : une interrogation qui ne demande rien, qui produit. 
Elle trouve sa réponse non pas dans un discours, mais dans une donnée irrationnelle, l'effet de sens
Sans savoir en quoi il consiste, j'ai le sentiment d'être dans le sens. 
Cette expérience, qui est à elle-même sa propre évidence, devient un guide, un critère auquel on réfère les choix. 
Elle ne permet cependant jamais de traiter le sens de la vie comme un objet, d'en donner une formulation. C'est au contraire, par rapport à elle que les mots ont un sens.
Refuser l'absurde, lutter pour le sens, est aujourd'hui la position la plus vivifiante. 
Ce n'est certainement pas une attitude définitive. Un jour viendra où elle sera dépassée, où on reconnaîtra en elle une projection, un transit vers une nouvelle forme de la conscience de soi dans la conscience du monde.

Élie HUMBERT, Écrits sur Jung (éditions Retz)

lundi 9 septembre 2019

Jung ne veut pas de "jungien"



Relisant certains extraits que j'avais mis de côté, je tombe sur celui-ci, qui me ramène immanquablement aux dernières pages de Ma vie, où Jung exprime, à demi mot, la même chose...
Jung avait compris depuis longtemps que la nature ne se capture pas, quand bien même la cage fut elle dorée, et que le piège pernicieux des mots est d'enfermer, parfois à contre gré de leur auteur.


Michel Cazenave nous invite ici, et nous rappelle, que pour ne pas "trahir" la pensée de Jung, il ne fallait jamais devenir "jungien". 

A comprendre, évidemment, céder à une idolâtrie, quelle qu'elle soit, qui fait perdre l'esprit critique et étouffe toute capacité d'analyse et de créativité.

En sortant du cimetière qui surplombe Küsnacht, ces idées ne cessaient de tourner dans ma tête. Et le souvenir confus de ce que Jung avait dit sur la liberté de chacun par rapport à lui-même.
Pourtant, pendant trois jours, ce fut Nietzsche sans cesse qui s'imposa à moi — mais ce n'était pas un hasard : « Vous ne serez mes élèves que quand vous m'aurez refusé... » Et ce n'est pas non plus un hasard — ou ce fut au contraire un hasard plein de sens — si je tombai sans le vouloir, au bout de ces trois jours, comme je cherchais autre chose, sur cette let­tre de Jung : 
« Je ne peux qu'espérer que personne ne devienne "jungien". Je ne défends en effet aucune doctrine, ...je ne prê­che aucun système achevé, fermé sur lui-même, et j'abhorre les "partisans aveugles". Je laisse à chacun la liberté de s'occuper à sa manière des faits car je prends moi-même cette liberté. »

Cette liberté, à mon tour, je me suis donné de la prendre.
Je n'ai peut-être alors rien dit de la « vérité » de Jung.
Mais à travers l'empathie de ma propre expérience — quoiqu'elle vaille par ailleurs — j'ai tenté d'interpréter, c'est-à-dire de comprendre, une expérience intérieure qui dura toute une vie.

Michel Cazenave - L'expérience intérieure

lundi 2 septembre 2019

Se réaliser, pas seulement guérir...

La voie des assimilations successives conduit bien au-delà du succès curatif intéressant spécialement le médecin; elle mène en définitive vers ce but lointain qui, motif peut-être primordial, occasionna la vie, je veux dire vers la réalisation pleine et entière de tout l'individu, l'individuation
Nous autres médecins sommes sans doute les premiers observateurs conscients de ce processus obscur de la nature.Mais, en règle générale, nous n'assistons qu'à l'épisode pathologique, perturbé, de ce développement et perdons de vue le malade une fois guéri. Cependant, ce n'est qu'après la guérison que nous aurions l'occasion réelle d'étudier le processus normal qui s'étend sur des années et des dizaines d'années.
Si l'on avait quelque connaissance des buts auxquels tend le développement inconscient et si le médecin ne puisait pas précisément ses connaissances psychologiques dans la phase maladive et perturbée, l'impression que laissent dans l'esprit d'un observateur les processus révélés par les rêves serait moins décousue et l'on pourrait reconnaître avec plus de clarté quel est le dessein suprême des symboles.
A mon avis aucun médecin ne devrait perdre de vue que tout procédé psychothérapeutique, et en particulier le procédé analytique, fait irruption dans un ensemble, dans un décours orienté - tantôt en tel endroit, tantôt en tel autre - découvrant chemin faisant certaines phases qui, dans leurs tendances particulières, paraissent être contradictoires.
Chaque analyse ne révèle qu'une partie ou qu'un aspect du phénomène fondamental ; c'est la raison pour laquelle les comparaisons casuistiques* n'engendrent tout d'abord qu'une confusion désespérante. Aussi, est-ce malgré tout volontiers que je me suis cantonné dans des considérations élémentaires et pratiques, car ce n'est qu'au voisinage immédiat de l'empirisme quotidien qu'il est possible d'arriver à un accord à peu près satisfaisant.
C.G. Jung, L'homme à à la découverte de son âme, p270 

*Examen à la lumière des principes de la discipline dont il relève.

mardi 27 août 2019

Désenchantement du monde ?


Vous semblez très agacé par l'idée que le monde se serait « désenchanté » et qu'il fau­drait donc le « réenchanter »...

Exact. Si j'ai eu envie d'écrire « Chanter », c'est en particulier par désir d'en finir avec cette nos­talgie un peu aigre, ce regard négatif et dédai­gneux vis-à-vis de la modernité et du temps présent.
La vision d'une innocence première supposée m'exaspère, elle confond l'origine des civilisations avec notre origine personnelle - cette éternité « magique » où l'on nous chantait des berceuses - et cela véhicule des idéologies rétrogrades. 
Par « désenchantement du mon­de », le sociologue Max Weber, au début du XXe siècle, entendait le recul du religieux, il est vrai que le chant était lié au religieux et que ce­lui-ci occupait l'essentiel de la vie sociale. 
L'hu­manité moderne faisant reculer l'emprise du sacré, un monde de chants et de cantiques a commencé à se dissoudre. Mais le chant n'a pas disparu pour autant. Porté par un autre contexte social, culturel, politique, artistique, l'enchante­ment s'est libéré des pesanteurs institutionnelles et ecclésiastiques
Tant mieux !

Extrait d'interview de Michel Cazenave

dimanche 18 août 2019

"Relegere" comme voie spirituelle chez Jung

Savoir et non croire

 Dans ses travaux autour du phénomène religieux, Jung se réfère à l’étymologie latine relegere dans le sens ancien d’attention scrupuleuse, d’attitude privilégiant la conscience, et non pas au verbe religare, repris par les Pères de l’Église dans cette autre acception qui a prévalu et qui met l’accent sur le lien avec la divinité. 
Ce choix n'est pas anodin car, dans la relation de l'homme au sacré, Jung place bien la primauté de l'expérience individuelle à toute autre proposition.
Tant que la religion n'est que croyance et forme exterieure, et n'est pas devenue une experience spirituelle interieure, rien de fondamental n'aura ete fait.     L'herne - C.G. Jung / realise par Michel Casenave. - Paris : L'Herne, 1984
Avec un peu de recul, on constate que c'est une moralisation excessive du corps, des instincts, et une négation outrancière de la nature qui semblent avoir disposé à l'émergence de la psychanalyse freudienne. 
De la même façon il semblerait que, depuis fort longtemps, et notre époque en est peut-être l'apogée, dans bien des domaines, y compris religieux, l'unilatéralité, l'hypertrophie de la conscience et la toute-puissance de la raison aient fini par occulter la capacité d'autonomie de ce qu'elles avaient maintenu de côté dans le même mouvement, et se soient crues capables d'enfermer des aspects considérés indésirables dans un placard. C'est mal connaître la propension de l'inconscient à rechercher "la lumière" !
La croissance de la personnalite se fait a partir de l'inconscient.   Jung, Les Racines de la Conscience, p.280
Si la conscience a besoin de la raison pour sortir peu à peu du chaos de l'irrationnel et tenter d'y créer un ordre, l'homme peut-il pour autant s'identifier totalement à la raison et définir la réalité uniquement en termes rationnels et scientifiques ? 
La partie irrationnelle de l'existence, ou, pour être plus précis, sa part non "rationalisable", peut-elle être définitivement inféodée ou laissée dans l'ombre la plus profonde ? 
Plus l'homme s'est emparé de la nature, et plus l'admiration qu'il ressentait pour son propre savoir et pouvoir lui est monté à la tête et plus s'est approfondi son mépris pour tout ce qui n'était que naturel et occasionnel, c'est-à-dire pour les données irrationnelles de la vie, dans lesquelles il faut inclure la psyché autonome, objective, qui est précisément tout ce qui est en marge du conscient. Jung, Présent er avenir, p82

Non pas réenchanter mais inviter

Constat assez paradoxal, il semblerait que le monde ait progressivement perdu une partie de son sens à force d'être expliqué scientifiquement
 
Avec le recul des "pratiques magiques" et des croyances religieuses qui contribuaient auparavant à donner un sens aux phénomènes naturels, le monde s'est peu à peu "désenchanté"...en apparence
En effet, des résurgences de toutes natures, ayant l'irrationnel comme constituant commun - pratique de l'alchimie autrefois, intérêt pour l'astrologie, l'ésotérisme ou pour l'occultisme aujourd'hui -, diffusent toujours un parfum capiteux et attirant, aux volutes mystérieuses. 
 
Il convient de tenter de saisir la signification de ces résurgences et de l'objet réel de ces pratiques. Elles apparaissent comme une tentative, toujours renouvelée, de ne pas laisser en ruine le pont reliant l'homme à la Nature, à « l'âme du monde », correspondant, à l'échelle de l'individu, à sa dimension instinctive et irrationnelle. 
En occident, nous sous-estimons l’âme humaine, nous negligeons de la cultiver. Et cela explique qu'un chrétien, tout croyant qu'il est, puisse rester un primitif. Il a situe Dieu en dehors de lui, il n'en a pas fait expérience intérieure. Jung, L'Herne p.352
Ces résurgences donc, aident l'homme à progressivement distinguer le Dieu l'Inconnaissable et l'image qu'il s'en fait, à réaliser que ses images de Dieu sont fatalement marquées par des restrictions liées à sa condition humaine, notamment ses images paternelles et maternelles. Dans la clinique de Jung, ce travail d'anamnèse doit être l'objectif primordial.
Cette prise de conscience n'est qu'une étape, indispensable, certes, mais insuffisante.
 
Une fois les scories de cette purification initiale balayés, il apparaît essentiel (essence-ciel) d'identifier puis de nourrir et développer la singularité de sa relation au sacré, à Dieu, à la Nature qui appellera continuellement à l'expansion...

Et l'histoire démontre, quoi qu'on en dise, qu'un chemin de foi, c'est un chemin où, inlassablement, il est demandé de « quitter Dieu pour Dieu », de se déprendre de l'image de Dieu qu'il se faisait jusque-là, de libérer progressivement Dieu de ses projections humaines, pour, enfin, atteindre "Dieu au-delà des dieux".
Ce que le monde pense de expérience religieuse, conclut Jung, est indifférent a celui qui l'a vécue. Il posséde un immense trésor, une source de vie et de beauté, qui a donne un sens a son existence. Il a, à présent, la paix, la confiance et la foi. Jung, L'Herne, p.337

 

mercredi 14 août 2019

Rencontre du sacré


Lorsque l'on rencontre le sacré, on rencontre sa dimension intérieure, avec l'aspiration qu'elle comporte si souvent à la lumière et au Bien, et on est confronté à la réalité du Mal.

Or, c'est une position originale de Jung : le mal existe - et comme réalité « positive », si je peux me permettre ces mots. 

Tra­ditionnellement le mal a été défini comme une simple privation de bien, donc comme un néant. Alors que Jung, dans la lignée des religions à tendance "ésotérique", considère que nous devons prendre en compte une réalité qui existe en soi du mal.

D'une manière ou d'une autre, nous devons y être confrontés dans la pratique.

Dans une confrontation non structurée avec le sacré, qui peut se traduire par des bouffées délirantes, Jung prend dès 1935 une position originale proche de ce que défendra plus tard l'anti-psychiatrie. 
Il y voit un processus d'initiation et de découverte spirituelle qui n'arrive pas à s'exprimer, étant donné la forclusion du sacré dans la société actuelle. 
L'initiation, au sens étymologique du terme, est un chemin que l'on emprunte dans la découverte d'une vie spirituelle. La seule chose à faire pour le thérapeute est alors de laisser se dérouler le processus, en ne le considérant pas comme une pathologie dans son essence même, et d'accompagner le patient en le guidant vers la sortie de ce qu'il est en train de vivre. 
Cela est assez proche, à beaucoup d'égards, du voyage de l'âme des chamanes. La position extrêmement originale de l'analyste est qu'il s'implique totalement dans la situation qui lui est proposée. À la limite, il doit faire lui-même, avec son patient, ce chemin à travers le délire. Il doit prendre le mal à sa propre charge dans une sorte d'échange, de descente aux Enfers et de remontée.

Michel Cazenave - Jung et le religieux p32