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dimanche 28 septembre 2025

Construire le sens


"Jung maintient le rôle de l'homme en posant la question du sens : une interrogation qui ne demande rien, qui produit pourtant tout. 
Elle trouve sa réponse non pas dans un discours, mais dans une donnée irrationnelle, l'effet de sens
Sans savoir en quoi il consiste, j'ai le sentiment d'être dans le sens. 
Cette expérience, qui est à elle-même sa propre évidence, devient un guide, un critère auquel on réfère les choix. 
Elle ne permet cependant jamais de traiter le sens de la vie comme un objet, d'en donner une formulation. C'est au contraire, par rapport à elle que les mots ont un sens.
Refuser l'absurde, lutter pour le sens, est aujourd'hui la position la plus vivifiante. 
Ce n'est certainement pas une attitude définitive. 
Un jour viendra où elle sera dépassée, où on reconnaîtra en elle une projection, un transit vers une nouvelle forme de la conscience de soi dans la conscience du monde."

Élie HUMBERT, Écrits sur Jung (éditions Retz)

mardi 16 septembre 2025

Jung ne veut pas de "jungien"



Relisant certains extraits que j'avais mis de côté, je tombe sur celui-ci, qui me ramène immanquablement aux dernières pages de Ma vie, où Jung exprime, à demi mot, la même chose...
Jung avait compris depuis longtemps que la nature ne se capture pas, quand bien même la cage fut elle dorée, et que le piège pernicieux des mots est d'enfermer, parfois à contre gré de leur auteur.


Michel Cazenave nous invite ici, et nous rappelle, que pour ne pas "trahir" la pensée de Jung, il ne fallait jamais devenir "jungien". 

A comprendre, évidemment, céder à une idolâtrie, quelle qu'elle soit, qui fait perdre l'esprit critique et étouffe toute capacité d'analyse et de créativité.

En sortant du cimetière qui surplombe Küsnacht, ces idées ne cessaient de tourner dans ma tête. Et le souvenir confus de ce que Jung avait dit sur la liberté de chacun par rapport à lui-même.
Pourtant, pendant trois jours, ce fut Nietzsche sans cesse qui s'imposa à moi — mais ce n'était pas un hasard : « Vous ne serez mes élèves que quand vous m'aurez refusé... » Et ce n'est pas non plus un hasard — ou ce fut au contraire un hasard plein de sens — si je tombai sans le vouloir, au bout de ces trois jours, comme je cherchais autre chose, sur cette let­tre de Jung : 
« Je ne peux qu'espérer que personne ne devienne "jungien". Je ne défends en effet aucune doctrine, ...je ne prê­che aucun système achevé, fermé sur lui-même, et j'abhorre les "partisans aveugles". Je laisse à chacun la liberté de s'occuper à sa manière des faits car je prends moi-même cette liberté. »

Cette liberté, à mon tour, je me suis donné de la prendre.
Je n'ai peut-être alors rien dit de la « vérité » de Jung.
Mais à travers l'empathie de ma propre expérience — quoiqu'elle vaille par ailleurs — j'ai tenté d'interpréter, c'est-à-dire de comprendre, une expérience intérieure qui dura toute une vie.

Michel Cazenave - L'expérience intérieure

mardi 20 mai 2025

Se réaliser, non seulement guérir

"La voie des assimilations successives conduit bien au-delà du succès curatif intéressant spécialement le médecin; elle mène en définitive vers ce but lointain(1) qui, motif peut-être primordial, occasionna la vie, je veux dire vers la réalisation pleine et entière de tout l'individu, l'individuation. Nous autres médecins sommes sans doute les premiers observateurs conscients de ce processus obscur de la nature(2). Mais, en règle générale, nous n'assistons qu'à l'épisode pathologique, perturbé, de ce développement et perdons de vue le malade une fois guéri. Cependant, ce n'est qu'après la guérison que nous aurions l'occasion réelle d'étudier le processus normal qui s'étend sur des années et des dizaines d'années. Si l'on avait quelque connaissance des buts auxquels tend le développement inconscient et si le médecin ne puisait pas précisément ses connaissances psychologiques dans la phase maladive et perturbée, l'impression que laissent dans l'esprit d'un observateur les processus révélés par les rêves serait moins décousue et l'on pourrait reconnaître avec plus de clarté quel est le dessein suprême des symboles. A mon avis aucun médecin ne devrait perdre de vue que tout procédé psychothérapeutique, et en particulier le procédé analytique, fait irruption dans un ensemble, dans un décours orienté - tantôt en tel endroit, tantôt en tel autre - découvrant chemin faisant certaines phases qui, dans leurs tendances particulières, paraissent être contradictoires. Chaque analyse(3) ne révèle qu'une partie ou qu'un aspect du phénomène fondamental ; c'est la raison pour laquelle les comparaisons casuistiques (Forme d'argumentation qui consiste à résoudre les problèmes posés par l'action concrète au moyen de principes généraux et de l'étude des cas similaires. Wikipedia) n'engendrent tout d'abord qu'une confusion désespérante. Aussi, est-ce malgré tout volontiers que je me suis cantonné dans des considérations élémentaires et pratiques, car ce n'est qu'au voisinage immédiat de l'empirisme quotidien(4) qu'il est possible d'arriver à un accord à peu près satisfaisant."                    
L'homme à la découverte de son âme  Jung 

Ces mots se suffisent à eux-mêmes et j'étais tenté de les livrer comme cela. Quelques mots cependant...

1"...vers ce but lointain..."
Jung exprime clairement sa conviction sur la vie, le sens...   

2"Nous autres médecins..."
A une époque où les porteurs du bâton d'Asclepios (=caducée médical) ont, pour la plupart, oublié la valeur première de leur serment, cette leçon d'humilité résonne avec d'autant plus de vigueur.

3"Chaque analyse..."
Ne jamais confondre le moyen et le but, le bâton de marche du chemin à parcourir.  

4"...l'empirisme quotidien..."
La vie s'exprime à chaque instant. Dans ces mots, on comprend mieux pourquoi, au terme de sa vie, après des décennies de recherches cliniques, des milliers de pages d'ouvrages rédigés, des concepts audacieux élaborés, Jung incitait les jeunes analystes à tout oublier des théories pour écouter la vie s'exprimer...laisser leur âme se relier à d'autres âmes.

dimanche 4 mai 2025

Et si Jung revenait aujourd'hui ?

Montage picture from top left, Duke and Duchess of Cambridge (PA),  Carl Jung (BBC), student protest (Reuters), technology (Thinkstock) and commuters (Getty)
Carl Gustav Jung est mort il y a 64 ans aujourd'hui.
Avec Sigmund Freud, il est sans doute l'une des deux personnes du 20ème siècle qui a marqué le travail sur notre nature profonde. Mais que ferait-il du 21e siècle ?

Avez-vous déjà demandé si vous étiez introverti ou extraverti? Subi un test de personnalité lors d'un cours de formation? Demandé ce qui se cache dans le côté obscur de votre personnalité ? Carl Jung est la personne à remercier pour avoir exploité ces dimensions. 

Le psychologue suisse a conçu une série de types de personnalité. Il a inventé le terme d'introverti pour quelqu'un qui a besoin de temps et de réflexion sur soi et d'extraverti pour la personne qui ne se sent jamais mieux que dans une foule. Les tests de personnalité, tels que Myers-Briggs Type indicateurs, en sont directement issus.

La part d'ombre de votre personnalité est cette partie de vous qui est normalement caché, mais apparaît parfois, en vous surprenant. Pourquoi est-ce que les gens les plus calmes se mettent à jurer dans les embouteillages? Pourquoi est-ce que d'honnêtes citoyens commettent parfois des crimes passionnels ? Jung avait une réponse - nous portons tous en nous une ombre. 

Il a également mis sa culture et l'époque "sur le canapé" - ou plutôt, dans un fauteuil, comme il a été le premier psychothérapeute à s'asseoir en face de ses patients, comme un conseiller. Il a essayé de comprendre les énergies collectives terribles qui ont abouti aux deux grands événements de sa vie, la première et deuxième Guerre mondiale. 

Alors, qu'aurait pu faire Jung pour notre bien-être psychologique aujourd'hui ? 

Il verrait des signes de progrès. Par exemple sur l'éducation des enfants. Au cours des 50 dernières années, la vision de la relation parent/enfant a changé de façon marquée. Les psychologues reconnaissent majoritairement que les enfants réussissent mieux quand ils reçoivent l'attention dévouée de leur mère ou de toute autre personne dès les premiers jours. A noter que les "faits de société" violents commis par des jeunes sont souvent liés à un manque d'attention (éducation en quelque sorte) pour des raisons diverses et varières.

Cela est en lien avec le travail de psychothérapeutes britanniques comme John Bowlby. Mais "la théorie de l'attachement» de Bowlby, comme on l'appelle, a été prévue par Jung. Alors que Freud a parlé des passions incestueuses dans son complexe d'Œdipe discutable et discuté, Jung avait un point de vue très différent. 

Comme Anthony Stevens souligne dans Jung: A Very Short Introduction, c'est Jung qui, le premier, a émis l'hypothèse que l'enfant s'attache à sa mère parce qu'elle est le fournisseur de l'amour et de soins.


Sinon, pensez à la façon dont notre culture essaie de lutter contre l'âgisme et se soucie de salariés âgés. C'est , à nouveau, tout à fait légitime, dirait Jung. 

"L'après-midi de la vie doit avoir une signification propre et ne peut pas être simplement un appendice pitoyable du matin de la vie", écrit-il.. Pour une culture d'une population vieillissante comme la nôtre, Jung propose une vision valorisée de la vieillesse, la considérant comme un chemin vers la sagesse plutôt que d'une diminution vers la sénilité. 

Nous ne devons pas désespérer de nos crises de mi- vie, pensait-il, mais en saisir la chance d'y trouver une nouvelle vision et un autre but. 

Les neurosciences modernes ont beaucoup fait pour valider les idées de Jung de l'inconscient également. Elles confirment que l'intelligence émotionnelle ainsi que la raison sont indispensables pour prendre des décisions.

De plus, de la même façon que vous n'êtes la plupart du temps pas conscient de votre cœur ou votre respiration pulmonaire, Jung a fait valoir que l'inconscient ne cesse de travailler pour nous. Le développement de la personnalité, pensait-il, est en lien étroit avec l'attention et la considération que vous portez à l'ensemble de votre vie intérieure, dans un processus appelé il individuation. 
Une personnalité intégrée est ce que nous devons rechercher. C'est le caractère assoupli que nous aimons dans la sagesse de notre grand-mère ou quelqu'un de célèbre qui est devenu un trésor national symbolique. 

Mais Jung serait également troublé par la façon dont la vie se déroule maintenant. Par exemple, il a vécu dans une période "rempli d'images apocalyptiques de destruction universelle", comme il a observé - la pensée de la guerre froide et la bombe nucléaire. 
Ces horreurs particulières ont reculé. Mais il est frappant de constater la rapidité avec laquelle elles ont été remplacées par de nouvelles menaces. La plus évidente est la dévastation prévue en raison du changement climatique. Ou vous pouvez pointer vers le terrorisme. Et la liste est longue.

Il semble y avoir une fascination pour la dévastation qui s'étend au-delà du possible ou probable à l'allure purement imaginaire. Regardez comment la fin du monde offre un scénario irrésistible dans les films. Cela rappelle comment les prédictions de Harold Camping (animateur radio chrétien ayant prédis la fin du monde en 2011) se répandent comme une traînée de poudre à travers internet le mois dernier. 


Jung repérait les niveaux profonds de perturbation mentale dans la société moderne ainsi, confirmé par l'essor des anti-dépresseurs prescrits et d'autres drogues dans les années après sa mort. Il verrait que bien que les politiciens et les économistes soient de plus en plus préoccupés par la richesse matérielle d'un pays, cela ne semble pas être la voie du bonheur. 
Il y a beaucoup de facteurs qui contribuent à ces tendances. Jung a étudié les motivations psychologiques à la source de telles préoccupations - réelles ou imaginaires - et il constate que c'est en lien, en grande partie , avec une  "déconnexion" avec notre côté spirituel.
Il a fait valoir que, bien que la science moderne a apporté une connaissance inégalée sur l'espèce humaine, elle a conduit, paradoxalement, à une conception mécaniste rigide de l'être humain. 

Cela explique sans doute pourquoi les thérapies complémentaires sont en plein essor au 21ème siècle. Elles essaient de répondre à l'ensemble de la personne, et pas seulement au malade ou de la maladie. Jung pourrait expliquer pourquoi les modes de vie écologiques sont attrayants, car ils essaient de nous reconnecter avec la valeur intrinsèque de la nature (l'élude évidemment l'écologie politique). 

En bref, la vie de la psyché est cruciale. Jung croyait qu'elle est alimenté non seulement par la psychologie personnelle, mais, mieux, par les grandes traditions spirituelles de notre culture, avec leurs histoires subtiles, le maintien des rituels et des rêves inspirants. L'agnosticisme occidental se coupe de ses sources vitales. 
C'est comme si les gens souffraient d'une «perte d'âme». Trop souvent, le monde ne semble pas être pour nous, mais contre nous. 

Vers la fin de sa vie, Jung exprime que beaucoup - peut-être la majorité- des gens qui venaient le voir n'étaient pas, fondamentalement, des "malades mentaux". Ils étaient plutôt en quête de sens. 
Il s'agit d'une tâche difficile. "Il n'y a pas de naissance de la conscience sans douleur", écrit-il. Mais elle est essentielle. Sans elle, les êtres humains perdent leur voie.

mercredi 13 novembre 2024

Felicia neurosis !!! - Une approche de la psychologie de Jung


Cette expression, Jung aimait l'évoquer pour désigner les symptômes névrotiques...quelques témoignages de proches ou bribes tirées de correspondances mentionnent ses mots particuliers que l'on peut rapidement traduire par "prolifique" ou "bienfaisante" névrose. Curieuse expression !

Un postulat révolutionnaire : 

la fonction prospective de l'inconscient

« Aucun fait psychologique ne peut jamais être expliqué de manière exhaustive en seuls termes de causalité ; en tant que phénomène vivant, il est toujours indissolublement rattaché à la continuité d’un processus vital, de sorte qu’il s’agit de quelque chose qui non seulement a évolué, mais est aussi créatif et en continuelle évolution » (L'homme à la découverte de son âme)

Je ne reviendrai pas sur la genèse, issue de l'empirisme clinique et notamment l'étude des rêves, mais il me semble que nous tenons, pour l'époque (les choses ont heureusement évolué), la plus grande distinction existante avec les autres psychologies, en particulier l'école freudienne. 
Freud considérait avec une immense méfiance la capacité de régression chez l’homme (voir ici), Jung, quant à lui, percevait dans l’irrationnel une composante profonde et donc essentielle de l'humain.

Jung  a réalisé dans ses pratiques, puis formalisé dans ses concepts, que l'inconscient n'était pas qu'un grenier rempli de refoulements divers mais contenait également les clefs d'une construction intérieure en cours.
Pour lui, il existe chez l'homme une aspiration impérieuse à retourner dans la matrice de l'inconscient pour y vivre une sorte de "re-naissance" intérieure. Cette aspiration comporte une dimension spirituelle.
Jung insiste donc sur un dynamisme de transformation et de création présent dans la psyché humaine.


Pourquoi "Luxus neurosis" ?

 « Nous ne devrions pas tenter de nous débarrasser d’une névrose, mais bien plutôt de voir ce qu’elle signifie, ce qu’elle a à nous enseigner, quel est son but. Une névrose n’est véritablement supprimée que lorsqu’elle a supprimé les fausses attitudes du moi. Nous ne la guérissons pas ; c’est elle qui nous soigne. Un homme est malade, mais la maladie est la tentative de la nature pour le guérir ». (Correspondance de 1934)

Pour Jung, la névrose est avant tout une désunion avec soi-même, c'est "l'expression d'une âme en souffrance". Mais elle porte en elle une tentative de guérison. Souvent, c'est une compensation à une attitude unilatérale (par exemple une conscience qui n'accepte pas les "produits" de l'inconscient).
Pour image, nous pourrions dire que la conscience se perd sur la route de l'accomplissement (c'est même dans sa nature mais c'est un autre sujet) et que la névrose est appel, lancinant et souvent douloureux, qui l'attire vers le chemin adapté.
Mais la souffrance ne revêt pas seulement des aspects négatifs, elle constitue aussi une invitation au changement, à l'élargissement de nos horizons, une sorte de passage obligé vers une métamorphose de la personnalité.



Le pouvoir de guérison de la psyché

"La plupart des écoles psychologiques contemporaines élaborent leur théorie de l'homme à partir d'un présupposé tacite qui prétend savoir ce qu'est la maladie psychique et connaître les règles ou les critères collectifs de la normalité humaine. Il s'insère de ce fait un élément de manipulation plus ou moins important dans l'ensemble des thérapies médicales (...) A l'opposé de cette façon de voir, la thérapie selon C.G. Jung pourrait être qualifiée d'"homéopathique". En effet, nous ne pensons pas savoir ce qui est bon pour le patient; en revanche, nous faisons confiance aux tendances naturelles d'autoguérison de la psyché. C'est pourquoi cette thérapie porte toute son attention sur la compréhension de ces forces d'autoguérison et s'efforce de les favoriser, sans plus. Toutefois, nous ne saurions comprendre ces tendances de l'âme vers la guérison sans arriver à "déchiffrer" le langage onirique par lequel s'exprime la nature psychique. Cela représente un travail ardu auquel Jung a consacré toute sa vie et toute son œuvre."
Marie-Louise Von Franz, dans son livre "La délivrance dans les contes de fées"

Parmi les autres apports fondamentaux de Jung

  1. Jung apporta une innovation acceptée par les analystes d’aujourd’hui : Dans le rêve, on peut retrouver l'éclairage objet et sujet; notamment, les personnages des rêves peuvent être considérés comme représentant des aspects du moi propre du rêveur. 
  2. Vers 1915, Freud écrivit : « C’est, à mon avis, l’un des grands services que nous a rendu l’école de Zurich, que d’avoir fait ressortir la nécessité pour toute personne voulant pratiquer l’analyse de se soumettre auparavant elle-même à cette épreuve chez un analyste qualifié. » Jung imposa l'idée qu'un analyste devait d'abord être passé par l'analyse pour évaluer les enjeux en cours dans un échange analytique et "s'en affranchir" pour ne polluer la thérapie...on reconnait bien là sa "rigueur opérative".

vendredi 18 octobre 2024

Vidéo rare de Jung - Tour de Bollingen, la pierre cublique...

 (La vidéo, naturellement protégée, n'hésitez pas à cliquer sur le lien, et elle dispose d'une traduction automatique. Pour ce faire, cliquer sur la roue crantée en bas à droite, et choisissez français.)

En 1950, pour ses 75 ans, Jung décide de graver une pierre cubique, gravé sur trois faces. 
Sur cette vidéo, il présente lui-même la pierre, son environnement...
  • Sur la première face une citation du rosaire des philosophes (Rosarium philosophorum) : Hic lapis exilis extat, pretio quoque vilis, spernitur a stultis, amatur plus ab edoctis / Cette pierre est d'humble apparence et bon marché ; elle est méprisée par les sots et n'en est qu'aimée davantage par ceux qui savent
  • Deuxième face, Jung se représente en Telesphore :
    « Le temps est un enfant — jouant tel un enfant — comme sur un échiquier — le royaume de l'enfant. C'est Télesphore qui erre par les régions sombres de ce cosmos et qui luit comme une étoile s'élevant des profondeurs. Il indique la voie vers les portes du soleil et vers le pays des rêves »
  • Troisième face, en latin :
    « Je suis une orpheline, seule; cependant on me trouve partout. Je suis Une, mais opposée à moi-même. Je suis à la fois « adolescent » et « vieillard ». Je n'ai connu ni père, ni mère parce que l'on doit me tirer de la profondeur comme un poisson ou parce que je tombe du ciel comme une pierre blanche. Je rôde par les forêts et les montagnes, mais je suis cachée au plus intime de l'homme. Je suis mortelle pour chacun et cependant la succession des temps ne me touche pas. »
     
     


vendredi 14 juin 2024

Désenchantement du monde ?


Vous semblez très agacé par l'idée que le monde se serait « désenchanté » et qu'il fau­drait donc le « réenchanter »...

Exact. Si j'ai eu envie d'écrire « Chanter », c'est en particulier par désir d'en finir avec cette nos­talgie un peu aigre, ce regard négatif et dédai­gneux vis-à-vis de la modernité et du temps présent.
La vision d'une innocence première supposée m'exaspère, elle confond l'origine des civilisations avec notre origine personnelle - cette éternité « magique » où l'on nous chantait des berceuses - et cela véhicule des idéologies rétrogrades. 
Par « désenchantement du mon­de », le sociologue Max Weber, au début du XXe siècle, entendait le recul du religieux, il est vrai que le chant était lié au religieux et que ce­lui-ci occupait l'essentiel de la vie sociale. 
L'hu­manité moderne faisant reculer l'emprise du sacré, un monde de chants et de cantiques a commencé à se dissoudre. Mais le chant n'a pas disparu pour autant. Porté par un autre contexte social, culturel, politique, artistique, l'enchante­ment s'est libéré des pesanteurs institutionnelles et ecclésiastiques
 
Tant mieux !

Extrait d'interview de Michel Cazenave

samedi 4 mai 2024

Mary Conover Mellon - Philantropie en action

"Le monde est un tel gâchis qu'il devient d'autant plus important pour moi de faire ce que je peux pour garder en vie et diffuser des œuvres comme les vôtres, et toutes celles qui peuvent profondément contribuer, par les livres, savants et imaginatifs, sur l'homme, et sur l'histoire de son âme". 

Par ces quelques mots, Mary Conover réussit à convaincre Jung d'accepter de créer un site, autour de sa personne, la fondation Bollingen...la fortune de son mari, Paul Mellon, permit ainsi, durant plus de 20 ans, d'accompagner des penseurs, artistes,  poètes, contribuant à maintenir un héritage essentiel pour l'âme humaine.

Peut être peut on regretter de ne pas relever plus de traces de cette aventure fantastique ? 

C'est que l'on ignore que la fondation est à l'origine de 250 publications, encore considérées comme majeures de nos jours et source d'inspiration pour de nombreux chercheurs. On trouvera notamment les fameux 20 tomes de The Collected Works of C.G. Jung (première traduction anglaise de la totalité des ouvrages et textes de Jung), l'œuvre de Joseph Campbell, textes fondateur de Paracelse, les œuvres de Erich NeumannErwin Ramsdell Goodenough, Mircea Eliade, et tant d'autres...

On citera aussi 300 bourses d'accompagnement qui furent délivrer pour soutenir des artistes et penseurs en devenir.

L'aventure se termina quelques années après la mort de Jung (la fondation devint inactive en 1968, après qu'en 1963, Paul Mellon déclara que ce projet ne pouvait être que celui d'une génération, sous-entendu, celle de l'après-guerre, désireuse de panser des plaies profondes de l'humanité).

"Jamais auparavant, dans l'histoire de l'édition, il y a eu une liste d'auteurs aussi distinguée que celle de Bollingen, ni un programme de publication a eu un impact plus significatif sur la pensée de son temps."
"Ce que l'on sent dans les ambitions de Mary Mellon pour Bollingen est l'importance vitale, pour l'humain, des idées de Jung et le réseau intellectuel international centré autour de ses idées. Sans sa détermination et son énergie - et la fortune de son mari - ce ne serait pas arrivé."





mardi 20 février 2024

L'individuation...le chemin de croix [1]

J'entends ou je lis parfois des choses sur le processus d'individuation qui me gênent. 
Il est question d'extase, d'accomplissement naturel, de plénitude acquise, de joie dans la réalisation, etc. 
Certes, mais n'est ce pas un peu oublier que ce chemin est avant tout, par sa nature propre, parsemé des épines les plus féroces, des épreuves les plus redoutables, d'inévitables souffrances et doutes, et de véritables sacrifices (au sens étymologique de sacrificare, "fait de rendre sacré").
"la libido enlevée à la mère, devient menaçante comme un serpent, symbole de l'angoisse de mort, car il faut que meure la relation avec la mère et de cela on en meurt presque soi-même."
Jung, Métamorphose de l'âme... p 515
"Le monde apparaît quand l'homme le découvre. Or il ne le découvre qu'au moment où il sacrifie son enveloppement dans la mère originelle, autrement dit l'état inconscient du commencement".  
Jung, ibid, p677
Selon les théories actuelles, le bébé (voire même le fœtus) reçoit ce qui "est" (réalité interne et externe), qui va alors "déranger" un équilibre initial, comme un doigt va marquer la cire, marquant définitivement cette "matrice indifférenciée"...ce creux dans la cire peut être associé à la conscience, la cire, matière figeant ce creux , serait le Moi (notons que pour Jung, le Moi est un complexe, certes particulier, mais complexe psychique).
« En dépit du caractère relativement inconnu et inconscient de ses fondements, le moi est un facteur de conscience privilégié. Il est même, sur le plan empirique, une acquisition de l’existence individuelle. Il résulte, semble t-il, du choc du facteur somatique et de l’environnement et, une fois établi comme sujet, il se développe à partir d’autres chocs avec l’environnement aussi bien qu’avec le monde intérieur. »
Jung, Aïon, p 17
« Il forme en quelque sorte le centre du champ de conscience et, en tant que celui-ci embrasse la personnalité empirique, le Moi est le sujet de tous les actes conscients personnels. La relation d’un contenu psychique avec le Moi constitue le critère de la conscience, car un contenu ne peut être conscient s’il n’est pas représenté au sujet. » 
Jung, ibid, p18
La conscience est une mémoire active qui, selon  des interactions passées, va produire de la réaction, de l'évaluation, du sens au mieux... 
En contrepartie, la conscience va "alimenter" le Moi pour l'enrichir. Comme le précise Jung, le Moi est le centre de la conscience, il en est même la matrice originelle (et une instance autonome mais là n'est pas le sujet du billet).
Cette relation complexe doit poursuivre son processus et on comprend aisément que la nature même du Moi est de maintenir ses acquis en place et sa relation privilégiée avec son "ouvrier", la conscience. 



Selon cette dynamique relationnelle et la nature du Moi, on comprend que le changement est une source de stress car le Moi est le plus radical conservateur qui soit...il s'accroche à ses acquis (telle personne doit se comporter de telle manière, telle attitude doit être adoptée dans telle situation, etc.). 
Face à tout potentiel de modification, de transformation, aux éléments extérieurs de mutation, le Moi développe instinctivement le rejet, la "xénophobie", repoussant systématiquement ce qui ne répond pas au "préétabli" (les creux initiaux dans la cire). 
A maturité psychique, un constat dramatique s'impose : ce qui nous a permis de survivre nous empêche maintenant de vivre !


Dans le processus d'individuation, le retrait des projections (voir ici ) vide le Moi de sa substance, on est plus proche de la crucifixion que de l'extase. Le pôle contraire, jusqu'alors refoulé et inconnu, doit être intégré et cela ne peut se comprendre qu'après coup...les périodes de trouble, de doute et d'angoisse sont incontournables. 
Un sacrifice s'impose : celui de la position unilatérale initiale confondue avec l'unité de l'être.

La fameuse mise en tension des opposés (notion complexe, retenons  , pour le moment, que le couple d'opposés central est conscience / inconscient) ne conduit pas à un idyllique équilibre du "juste milieu" mais presque toujours à un "abaissement". Lorsque survient le fameux troisième terme (le produit de la tension des opposés, ni fusion, ni confusion pour autant), admis, le plus souvent, de "force" par le Moi, les idéaux, qui sont toujours des valeurs «hautes», s'effondrent et perdent tout leur prestige. 
Qui peut pleinement réaliser ce que signifie l'effondrement du monde de ses idéaux et de la souffrance qui l'accompagne ?

Pour reprendre une jolie métaphore, dont je ne me souviens malheureusement pas de la source, "il semble que, sur cette voie de l'individuation, plus que partout ailleurs, noblesse oblige. Tout se passe comme si, sur cette voie, les dieux psychologiques, une fois alertés, devenaient jaloux."

Ce billet n'est pas teinté de pessimisme mais se veut réaliste.  
Pour une note positive, j'invite le lecteur à revenir à la fin de ce billet.

On pourra gloser pendant des heures, il est dans la nature de l'humain de se figer pour se construire (édification de l'ego) avec le devoir de tout démolir dans la foulée (individuation, changement de centre)...et cela coûte souvent ce qu'il y a de plus cher !