jeudi 31 août 2023

Archétype(10) - Encore un peu plus loin

Me voici donc de retour sur ce thème quasi inépuisable. Après une approche succincte (ici) et une première tentative d'approfondissement(),j'aimerais développer un peu plus certains aspects de l'archétype que l'on ne trouve pas toujours dans les écrits de vulgarisation...ce que l'on peut comprendre devant la complexité du thème
Jung, au fil des développements de sa pensée, a vu évoluer ce concept tout au long de sa vie de chercheur et a rapidement conclu que l'on ne pourrait jamais contenir la notion d'archétype dans une seule définition mais uniquement le circonscrire.
Retroussons donc les manches et avançons, prudemment.

Entre deux conceptions...

Dans ses essais, Cazenave (voir ici pour une courte présentation) rappelle que Jung n'a jamais tranché entre deux approches distinctes de l'archétype.
  1. l'irruption de l'archétype dans la psyché est indissociable des images et symboles (liés à la culture),
  2. l'archétype est patrimoine psychique humain dont chacun hérite et qui, pourtant, n'a pas de fondement temporel.
Ce faisant, Jung, au cours de l'édification de ce concept phare qu'est l'archétype, a longtemps assimilé archétype et images archétypiques, erreur que l'on continue à retrouver communément de nos jours...finalement, à l'instar de la chose en soi de Kant, des monades de Leibniz ou des éternelles incrées de Bergson, Jung a conclu qu'on ne pouvait rien en dire mais juste témoigner de leur caractère dynamique au sein de la psyché de l'individu (ce qui, au passage, les distingue totalement des idées platoniciennes).

Le caractère psychoïde

Sous ce terme barbare se cache en fait un attribut de double appartenance; celui de l'esprit (psychique) et celui de la matière. Fini donc le dualisme science / psychologie puisque l'archétype reposerait sur les deux frontières !
Jung a tiré ce principe à la fois par les constatations cliniques (le traumatisme engendrerait une activation archétypique), et au cours de l'élaboration de son concept de l'Unus Mundus, terme issu de l'alchimie, qu'il a repris pour désigner l'unité sous-jacente du monde apparemment inconciliable de l'esprit et de la matière. Une manifestation de cette unité est visible, par exemple, dans les synchronicités. (voir ici)

« La psyché participe à la fois de l’esprit et de la matière. Je suis persuadé que la psyché est en partie de nature… La totalité de l’homme se situe entre le mundus archetypus, qui est bien réel puisqu’il agit, et le monde physique, qui est tout aussi réel puisqu’il agit également…..Il y a par ailleurs des raisons de supposer que tous les deux ne sont que des aspects différents d’un seul et même principe. » Correspondance avec Pauli



La constellation

On peut la résumer par le principe d'activation d'un archétype, c'est à dire d'irruption au sein d'une psyché, en vue de compenser un manque dans la sphère consciente qui entraîne "une impasse" ou "situation impossible". Cela peut faire suite à une évènement extérieur important ou à l'initiation d'une profonde transformation intérieure. 
Ce terme rappelle que l'archétype est un noyau énergétique puissant et qu'il attire à lui tout ce qui répond à sa nature (singulière puisque les archétypes sont infinis) en vue de la compensation...bien souvent, le canal des complexes personnels est exploité, mais c'est un autre sujet.


La contamination

"Tirez une racine d'herbe et vous ferez venir la prairie toute entière". Proverbe chinois
Cette jolie phrase résume l'idée de contamination chez les archétypes. Comme dans l'ensemble de la psyché, il n'y a pas de frontière définie et un archétype masque souvent la présence d'autres archétypes...Jung a même mentionné la possibilité d'un seul archétype polymorphe ou, pour être plus précis, d'un champ archétypique (selon l'acception scientifique).
Cela fera le sujet d'un autre billet (celui-ci est déjà fort lourd à digérer), mais certaines propriétés de la physique quantique coïncident merveilleusement avec la nature des archétypes, comme, par exemple, la non localité. Il est dit qu'un archétype activé chez un individu l'est simultanément pour plusieurs personnes.



Les archétypes

samedi 5 août 2023

Jung, vu par lui...

 Petit extrait percutant de la première édition de Carl Gustav Jung : Guérisseur de l'âme de Claire Dunne (excellent ouvrage à lire), page 22.

C'est vrai, une force de la nature s'exprime en moi - je ne suis qu'un conduit... J'imagine que, dans bien des cas, je pourrais vous paraître sinistre. Si, par exemple, la vie vous a mené à adopter une attitude artificielle, vous n'allez pas pouvoir me supporter car je suis un être naturel. Ma présence même cristallise; je suis un ferment. Je suis perçu comme un danger par l'inconscient des gens qui vivent d'une manière artificielle. Tout en moi les irrite, ma façon de parler, ma façon de rire...Ils sentent la nature, dans son authentique expression, et je deviens un ennemi « intérieur » à abattre. Combien d’ennemis invisibles dois-je avoir en ce monde ? C’est le prix de la véritable liberté.

jeudi 3 août 2023

Livre Rouge - Son contenu

Un article rédigé de nombreuses années en arrière pour le blog d'une ami...elle m'avait demandé une synthèse, autant que possible, du contenu du Livre Rouge, exercice périlleux et que le lecteur me pardonne les éventuelles malentendus mais un contenu si singulier ne peut s'entendre que subjectivement...

Livre rouge : contenu

Ayant succinctement parcouru les écrits de l’ouvrage, tu m’avais demandé durant ta récente convalescence, mon ressenti. Je suis bien loin d’avoir tout appréhendé et je ne pense pas que j’en ai jamais l’ambition. Je dois t’avouer qu’un constat pointe : ce livre peut être abordé de deux façons radicalement différentes.

Comme nous l’avons fait tous les deux au début, se contenter de l’ouvrir, admirer, laisser venir et parler les forces symboliques des dessins, de la texture du papier, des lettres gothiques…et se les attribuer. Ou alors, se plonger dans l’écrit, activer la fonction pensée et tenter de comprendre la plongée dans l’âme de Jung…qui est alors seul maître à bord.

Use le plus longuement possible de l’esprit de découverte avant de passer à un approfondissement…j’ai peur que la marche arrière ne soit pas possible.

Liber primus

Ce qui m’a frappé de prime abord, c’est le fantôme apparent d’une première version. En effet, Jung avait entamé le travail de mise en forme de ses cahiers noirs sur un premier ouvrage dont les dimensions ne convenaient pas…et soigneusement, il a collé chaque page sur la mouture finale, comme un symbole de ces éternels retours en arrière sur le chemin de l’individuation.

Je n’ai pas pu m’empêcher de voir Carl, regard concentré, langue sortie, appliqué à faire ses collages (je sais, j’adore les clichés).

La vision prophétique de « la marée terrifiante », augurant l’arrivée future de la première guerre mondiale m’a particulièrement touché. J’avais alors le sentiment de découvrir l’âme élevée de Jung, sensible à une « infection psychique » par l’inconscient collectif.

Au cours de ma première lecture, le couple mystérieux Elie et Salomé a résonné au fond de moi...m’interpelant, me questionnant et le rôle de Salomé, femme séductrice et aveugle m’intriguait particulièrement. Et pour cause, c’est l’expression de l’anima qui ne peut que résonner en chaque homme. Cette figure mystérieuse bouscule Jung, le pousse à l’expérience du non mental…exercice totalement à contre nature pour lui et qui le force à aller vers sa souffrance.

Liber secundus

Voici l’heure d’Izdubar, colossal et puissant (saisissant est le mot parfaitement adapté)…mais anéanti par le poison du mental si ancré chez Jung ; la raison tue le numinosum. Le géant divin est alors réduit à l’état d’un œuf que Jung garde sur lui, croyant le contrôler. Le contrôler car il ne peut pas s’en passer, il l’aime ! (Je crois que des enjeux énormes sont placés dans cet œuf et je creuserai probablement la question dans les prochains mois)

Même à l’état embryonnaire, sa force submerge Jung qui doit lui redonner vie…mais personne ne peut donner naissance à un Dieu. Carl passera à cette période, comme le raconte, très près de la folie.

Philémon arrive alors, comme pour le sauver. 
Jung en parle ainsi : « …la fusion du sens et du non-sens, qui produit la signification suprême… ». C’est une image du Soi, du Dieu en lui. Naturellement, Jung va passer par une phase de fusion très déroutante pour le lecteur où il écrit comme étant représentant de Dieu…finalement, il va donner « corps » à ce vieux sage, à travers la réalisation d’un superbe dessin détaillé. 

Ce travail va lui permettre de l’objectiver et donc de s’en différencier.

Salomé réapparait, guérie et souhaitant de nouveau lui imposait sa présence, Jung refuse, poussé par une peur viscérale….combien j’ai été troublé de lire Jung, de fonction psychologie dominante « pensée » tellement effrayé par son anima, porteuse du sentiment (à l’opposé de la pensée). Ces puissances vitales sont bien capables de ramener un brillant chercheur à l’état de petit enfant !

Epreuves

Cette partie n’existe pas dans la version originale du Livre Rouge original mais a été insérée par l’éditeur, ce qui me semble cohérent.

Je retiendrais deux choses : Le fameux Sermon aux morts où Jung, pour reprendre ses propres mots, « a découvert les couches pré-personnelles en lui, formant une sorte de prélude à ce qu’il avait à communiquer au monde sur l’inconscient » et puis cette phrase « Par l’union avec le soi, nous atteignons le Dieu »…pas Dieu, ni un Dieu mais LE Dieu.

 Si je devais résumer ma perception du Livre rouge, je parlerai d’un chemin de souffrance et d’amour purifié.