mercredi 26 avril 2023

Compensation


Abordons une notion souvent mentionnée par Jung, au fil d'argumentaires qui ne permettent pas vraiment de saisir le sens de cette dynamique psychique. Texte lointain remis à jour...

Compenser veut dire contrebalancer ou remplacer. Cette notion fut introduite dans la psychologie des névroses par Adler. Par compensation, Adler entend une fonction qui contrebalance le sentiment d'infériorité par un système psychologique compensateur, comparable au développement compensateur d'organes dans l'insuffisance organique. 

 Il dit dans ses Études sur l'insuffisance des organes

 « À peine séparés de l'organisme maternel, ces organes et systèmes d'organes insuffisants entrent en lutte avec le monde extérieur, lutte inévitable et beaucoup plus intensive que s'il s'agit d'appareils normalement développés. Le caractère foetal augmente la possibilité de compensation et de surcompensation, renforce leur faculté d'adaptation à des résistances ordinaires et extraordinaires, et assure la constitution de formes et de rendements nouveaux et supérieurs. » 

Le sentiment d'infériorité du névrosé, qui, d'après Adler, correspondrait étiologiquement à une insuffisance organique, provoque une « construction auxiliaire », une compensation, qui consiste en une fiction destinée à contrebalancer l'insuffisance. La fiction, ou « ligne fictive de conduite », est un système psychologique qui tend à transformer l'insuffisance en plus-value.

 

Ce qu'il y a de particulièrement important dans cette conception c'est qu'elle reconnaît l'existence empiriquement indéniable d'une fonction compensatrice qui, dans le domaine des processus psychologiques, correspond à une fonction analogue, sur le plan physiologique, d'autodirection ou d'autorégulation de l'organisme. 

Pour Adler, la compensation n'a d'autre fonction que de contrebalancer le seul sentiment d'infériorité. Je prends cette notion dans un sens plus général et vois dans la compensation une équilibration fonctionnelle, une sorte d'autorégulation de tout l'appareil psychique. Il est possible que l'activité de l'inconscient compense aussi l'exclusivisme de l'attitude générale dû aux fonctions conscientes

 Les psychologues aiment à comparer le conscient à l’œil ; on parle d'un « champ visuel », d'un « foyer » de la conscience, expressions qui caractérisent parfaitement la nature des fonctions conscientes.

Très peu de contenus peuvent parvenir simultanément au niveau supérieur du conscient ; un nombre limité d'entre eux peut seul se maintenir en même temps dans son champ. L'activité de la conscience est donc essentiellement sélective ; or la sélection demande toujours une direction, déterminée qui, de son côté, exige l'exclusion de tout ce qui ne convient pas. De là une certaine unilatéralité de l'orientation consciencielle. 

 

Les contenus exclus de la direction donnée, ou inhibés, tombent dans l'inconscient ; mais de par leur existence même ils font contrepoids à l'orientation consciente qui grandit avec l'augmentation de l'unilatéralité consciencielle et finit par susciter une tension de plus en plus perceptible. Cette tension va entraîner une certaine gêne de l'activité consciente, gêne qui peut encore toutefois être surmontée grâce à un effort conscient accru. À la longue cependant, cette tension augmente au point que les contenus inconscients inhibés s'introduisent dans la conscience sous forme de rêves et d'images spontanées. Plus est grande l'unilatéralité de l'attitude consciente, plus les contenus issus de l'inconscient se dressent contre elle, si bien qu'on peut parler d'un véritable contraste entre le conscient et l'inconscient. Dans ce cas, la compensation se manifeste sous forme de fonction contrastante. C'est un cas extrême : d'ordinaire, la compensation par l'inconscient n'est pas un contraste : elle contrebalance l'orientation consciente, ou la complète. L'inconscient livre, par exemple dans un rêve, tous les contenus constellés par la situation consciente, mais inhibés par le choix conscient et dont la connaissance serait indispensable au conscient pour arriver à une adaptation totale.

À l'état normal, la compensation est inconsciente, autrement dit : elle régularise inconsciemment l'activité consciente. Dans la névrose, le contraste entre l'inconscient et le conscient est si violent que la compensation en est troublée. Aussi la thérapeutique analytique cherche-t-elle à rendre conscients les contenus inconscients pour rétablir ainsi la compensation.


 

jeudi 20 avril 2023

Tout...à portée de rêve.

Les grands événements de l'histoire du monde sont, au fond, d'une insignifiance profonde. Seule est essentielle, en dernière analyse, la vie subjective de l'individu. C'est celle-ci seulement qui fait l'histoire; c'est en elle que se jouent d'abord toutes les grandes transformations; l'histoire entière et l'avenir du monde résultent en définitive de la somme colossale de ces sources cachées et individuelles. Nous sommes, dans ce que notre vie a de plus privé et de plus subjectif, non seulement les victimes, mais aussi les artisans de notre temps. Notre temps - c'est nous !

Quand je conseille à mon malade : « Prêtez attention à vos rêves », j'entends par là: « Revenez à ce qu'il y a de plus subjectif en vous, à la source de votre existence et de votre vie, à ce point où vous participez, à votre insu, à l'histoire du monde.
L'obstacle, d'apparence insurmontable, auquel vous vous heurtez doit être effectivement une difficulté insoluble, afin que vous ne continuiez point à vous consumer à la recherche de remèdes dont l'inefficacité est démontrée d'avance. Vos rêves sont l'expression de votre nature subjective ; c'est pourquoi ils peuvent vous révéler par quelle faute d'attitude vous vous êtes fourvoyé dans une impasse. »

En fait, les rêves sont des produits de l'âme inconsciente; ils sont spontanés, sans parti pris, soustraits à l'arbitraire de la conscience. Ils sont pure nature et, par suite, d'une vérité naturelle et sans fard; c'est pourquoi ils jouissent d'un privilège sans égal pour nous restituer une attitude conforme à la nature fondamentale de l'homme, si notre conscience s'est éloignée de ses assises et embourbée dans quelque ornière ou quelque impossibilité.

Méditer ses rêves, c'est faire un retour sur soi-même.

Extrait de "L'homme à la découverte de son âme" Edition Albin Michel, page 85

Lors de la rédaction de l'ouvrage, Jung est alors âgé de 68 ans. L'approche didactique du livre s'explique par le fait que la majorité des propos sont extraits de séminaires professionnels.
Dans l'extrait choisi, les mots chargés d'espoir, d'un espoir sans limite...pensez donc, mesurez la portée de ce qui est exprimé : nous ne sommes rien de moins qu'un fragment de l'humanité, une parcelle de toute réalisation humaine passée, présente et à venir.  
 
Nous portons l'humanité entière en nous ! 
 
J'aime lire Jung nous parler de cette "âme collective" d'où émergea chaque conscience individuelle postulant l'égalité psychique originelle de chaque être. Comment ne pas saisir alors l'intensité de la dignité humaine, ne pas regarder autrui comme un frère ? je ne peux malheureusement pas tomber dans cet angélisme car je sais ce qui m'empêche, la plupart du temps, de me laisser brûler par cette force de vie.


Quel obscur obstacle se dresse alors ?
Voir dans le cœur de son âme, c'est trancher son identité, se mettre en danger, aller à l'encontre même de notre sécurisant confort. Bien sûr que j'ai quelques défauts, qui n'en a pas ? mais je suis bien dans ma peau, j'ai un boulot rémunérateur, des amis proches, une famille aimante...alors que j'ai mon brelan d'as en main, quel intérêt de prendre le moindre risque ? Que vais je devenir si je n'ai plus personne à rendre responsable de tous mes maux, plus personne à remettre dans le droit chemin, rendre meilleur, à punir ???
Voilà bien le premier obstacle, il faut commencer par soi, poser le brelan d'as et s'en remettre à la providence !

Jung nous propose une première clef. Pourquoi ne pas ouvrir la porte, instaurer le dialogue avec notre nature profonde ? S'il est une chose que j'ai découvert au fur et à mesure de mon cheminement, c'est l'assurance que dans cette épreuve herculéenne, nous ne sommes jamais seuls, un fidèle guide rayonne en nous...et il faut aussi assurément s'ancrer avec notre famille aimante, nos amis proches, notre boulot, etc
Méditer nos rêves, cela peut sembler dérisoire mais pourtant...finalement, voici ce que sont les rêves, des cris pour attirer l'attention, des murmures pour que l'on tende l'oreille, des symboles pour nous émerveiller, des chocs pour nous obliger à voir, des absurdités qui nous touchent jusqu'aux tréfonds, des absurdités qui nous font nous réveiller avec le sourire le matin...l'expression même de la vie.

mercredi 5 avril 2023

Réaliser le Soi

Réaliser le Soi

Il est fréquent d'entendre, et pas seulement chez les "jungiens", qu'il faut "réaliser le Soi". 
Soit, mais il me semble utile de rappeler l'engagement supposé sur ce chemin. 
Élie Humbert (1925-1990) aimait, quand l'occasion se présentait, rappeler par quels chemins Jung lui-même en est venu à élaborer le concept de Soi et, surtout, de l'éprouver.
1913 marqua la rupture officielle entre Freud et Jung (officielle car le "déclin" de leur relation était engagé bien avant). 
Notre jeune psychiatre (il a alors 38 ans) a perdu tous ses repères en choisissant de s'émanciper de son "père en esprit" qui voulait faire de lui son dépositaire et son meilleur agent du développement d'une  psychanalyse émergente.
Jung adopta alors ce qu'il pressentait comme un "principe nécessaire" à la dynamique psychique : 

Laisser advenir ce qui doit advenir !

Il fut saisi d'une inspiration qui l'invitait à renouer avec son "âme d'enfant" (terme réducteur à défaut de mieux) en construisant des petites maisons avec des cailloux ramassés sur le bord du lac de Zurich.

 
Lui, d'une fonction dominante pensée, d'une haute stature intellectuelle, écouta un instinct qui le ramenait à une occupation qui aurait pu être celle de l'un de ces patients qu'il côtoyait tous les jours au Burghölzli. 


Cette expérience de base, pourtant, a conduit Jung à prendre conscience des mécanismes de réparation et de construction à l'œuvre dans la psyché. Ainsi il a approché le Soi et cette régression à un état "débile" (au sens étymologique) en a été le prix à payer.

Vous qui cherchez à " réaliser le Soi ", êtes-vous prêt à payer un prix identique pour y arriver ?
Quel prix êtes-vous prêt à payer ?
Sera t'il jusqu'à assumer la rupture avec tout ce qui vous rassure et vous constitue aujourd'hui ?

A chacun de chercher ses cailloux au bord du lac...



samedi 1 avril 2023

Archétype (7) - Le Soi

Exercice des plus périlleux que d'évoquer avec précision et concision un archétype aussi particulier. Jung y a consacré plusieurs ouvrages, fruits d'années de pratiques, de lectures, de réflexion (Citons notamment Aïon, L'âme et le Soi) . 
L'archétype "Roi", au cœur du cœur, "la somme et la quintessence de tous les archétypes", le Soi
Communément et simplement, on le rapproche fortement de l'âme (sous son acception jungienne), c'est à dire, l'ensemble du conscient et de l'inconscient de l'individu. C'est en réalité plus complexe, dans la théorie comme dans la clinique, mais puisqu'il faut "s'appuyer sur un substrat", conservons cette représentation en tête.
C'est un des concepts de Jung qui apparaît dans ces premières œuvres (début 20ème), parsème ses correspondances et trouvera précision et profondeur au fil des décennies.
Son caractère de "concept limite" impose ouverture et nuance.

Nature réelle du Soi

Qui dit concept limite, dit impossibilité de l'encadrer définitivement, tout au plus peut on saisir des propriétés, des implications, au sein d'une dynamique psychique constituée d'une infinité d'acteurs. 
C'est un postulat transcendant, psychologiquement légitimé.
Dialectique du moi et de l’inconscient, page 299
Comme pour la plupart des éléments de l'inconscient, on ne peut en effet parler que de ses manifestations à la conscience, jamais de sa nature réelle.
Si seulement ce principe était admis par tous, que d'inepties dues à des incompréhensions ne seraient plus écrites sur l’œuvre de Jung.
"Le Soi doit être conçu comme une détermination individuelle sui generis*" Jung, Les racines de la conscience

Le Soi et le Moi

Faisons simple : selon les formalisations de Jung, le Soi, comme union totale de la psyché, préexiste au Moi.

Reprenant l'image employée dans cet article de la cire pour le Moi, dans laquelle l'empreinte de la conscience va prendre corps, le Soi serait le substrat nourricier de cette cire qui, donc, en est issue.
Il y a là un rapport étroit entre les deux instances. Certains, comme Erich Neumann, vont même jusqu'à nommer le Soi, "matrice originelle du Moi" (Origine et naissance de la conscience).

le Soi est la donnée existant a priori dont naît le Moi. Il préforme en quelque sorte le Moi.
Les Racines de la conscience, p281
Au départ, avant toute individuation, le Soi est donc totalement inconscient et le Moi est, à son égard, comme objet à sujet et l'on comprend alors pleinement la fameuse phrase :

Ce n'est pas moi qui me crée moi-même : j'adviens plutôt à moi-même.
Les Racines de la conscience, p281

(voir sur ce sujet cette approche personnelle )



Le Soi et l'individuation

Si l’éveil du Moi fait surgir le particulier de l’universel, le multiple de l’unité, le retour au Soi permet de réintégrer le particulier à l’universel, le multiple à l’Un. 

Notons, au passage, que nous retrouvons là un principe fort inscrit dans nombreuses traditions. Le cycle du départ de la matrice originelle et de son retour infuse particulièrement dans le dogme chrétien autour de la chute et la résurrection des âmes, de la réconciliation de l'être et réintégration du genre humain de la théosophie chrétienne, etc. 

On comprendra aisément que ce "voyage aller-retour" ne peut être dénué de sens, dans la perspective psychique (ontologique même) de "construction de l'être".
Le processus d'individuation pourrait même, en poussant la simplification, se résumer à l'incarnation du Soi.

Le Soi et l'individu

Comme pour tout contenu archétypique inconscient, le Soi opère au sein de la psyché selon deux principes opposés, un salutaire et l'autre, en apparence destructeur. Les deux étant cependant "contributeurs" dans le processus d'individuation :
  • L'un d'eux provoque l'éclatement, la différenciation de la conscience et de contenus inconscients (processus toujours douloureux),
  • l'autre dépasse les contraires apparents (conscient / inconscient) pour les concilier au sein d'un symbole vivant pour l'individu (que l'on pourrait rapprocher du "sens de la vie").
Sur le chemin, l'individu a "la révélation d'un être préexistant au Moi qui était son créateur et son intégralité" (Jung, Dialectique du moi et de l'inconscient).

Comment ne pas comprendre alors le caractère religieux de l'être qui se sent saisi par ce "transcendantal immanent" ?

Finalement, le centre de la personnalité "ne coïncidera plus avec le Moi, mais sera figuré par un point à mi-chemin entre le conscient et l'inconscient". 
"Le Moi individué se sent l'objet d'un sujet inconnu qui l'englobe" (ibid).


L’homme doit se comporter à l’égard du Soi comme un serviteur, surtout pas comme un maître et encore moins un esclave.


La voie de l’individuation ouvre les portes de la liberté vraie.
Après multiple embûches et déchirements internes, se dévoile un univers doté de sens où l'on accepte sereinement ce qui nous dépasse et nous fait.

*sui generis est un terme latin -de son propre genre- qui désigne ce qui n'est comparable à rien d'autre et donc, ce qui, intrinsèquement, distingue l'individuel du collectif

Les archétypes