Exercice des plus périlleux que d'évoquer avec précision et concision un archétype aussi particulier. Jung y a consacré plusieurs ouvrages, fruits d'années de pratiques, de lectures, de réflexion (Citons notamment Aïon, L'âme et le Soi) . L'archétype "Roi", au cœur du cœur, "la somme et la quintessence de tous les archétypes", le Soi.
Communément et simplement, on le rapproche fortement de l'âme (sous son acception jungienne), c'est à dire, l'ensemble du conscient et de l'inconscient de l'individu. C'est en réalité plus complexe, dans la théorie comme dans la clinique, mais puisqu'il faut "s'appuyer sur un substrat", conservons cette représentation en tête.
C'est un des concepts de Jung qui apparaît dans ces premières œuvres (début 20ème), parsème ses correspondances et trouvera précision et profondeur au fil des décennies.Son caractère de "concept limite" impose ouverture et nuance.
Nature réelle du Soi
Qui dit concept limite, dit impossibilité de l'encadrer définitivement, tout au plus peut on saisir des propriétés, des implications, au sein d'une dynamique psychique constituée d'une infinité d'acteurs.
C'est un postulat transcendant, psychologiquement légitimé.
Dialectique du moi et de l’inconscient, page 299
Comme pour la plupart des éléments de l'inconscient, on ne peut en effet parler que de ses manifestations à la conscience, jamais de sa nature réelle.
Si seulement ce principe était admis par tous, que d'inepties dues à des incompréhensions ne seraient plus écrites sur l’œuvre de Jung.
"Le Soi doit être conçu comme une détermination individuelle sui generis*" Jung, Les racines de la conscience
Le Soi et le Moi
Faisons simple : selon les formalisations de Jung, le Soi, comme union totale de la psyché, préexiste au Moi.
Reprenant l'image employée dans cet article de la cire pour le Moi, dans laquelle l'empreinte de la conscience va prendre corps, le Soi serait le substrat nourricier de cette cire qui, donc, en est issue.
Il y a là un rapport étroit entre les deux instances. Certains, comme Erich Neumann, vont même jusqu'à nommer le Soi, "matrice originelle du Moi" (Origine et naissance de la conscience).
le Soi est la donnée existant a priori dont naît le Moi. Il préforme en quelque sorte le Moi.
Les Racines de la conscience, p281
Au départ, avant toute individuation, le Soi est donc totalement inconscient et le Moi est, à son égard, comme objet à sujet et l'on comprend alors pleinement la fameuse phrase :
Ce n'est pas moi qui me crée moi-même : j'adviens plutôt à moi-même.
Les Racines de la conscience, p281
(voir sur ce sujet cette approche personnelle )
Le Soi et l'individuation
Si l’éveil du Moi fait surgir le particulier de l’universel, le multiple de l’unité, le retour au Soi permet de réintégrer le particulier à l’universel, le multiple à l’Un.
Notons, au passage, que nous retrouvons là un principe fort inscrit dans nombreuses traditions. Le cycle du départ de la matrice originelle et de son retour infuse particulièrement dans le dogme chrétien autour de la chute et la résurrection des âmes, de la réconciliation de l'être et réintégration du genre humain de la théosophie chrétienne, etc.
On comprendra aisément que ce "voyage aller-retour" ne peut être dénué de sens, dans la perspective psychique (ontologique même) de "construction de l'être".
Le processus d'individuation pourrait même, en poussant la simplification, se résumer à l'incarnation du Soi.
Le Soi et l'individu
Comme pour tout contenu archétypique inconscient, le Soi opère au sein de la psyché selon deux principes opposés, un salutaire et l'autre, en apparence destructeur. Les deux étant cependant "contributeurs" dans le processus d'individuation :
- L'un d'eux provoque l'éclatement, la différenciation de la conscience et de contenus inconscients (processus toujours douloureux),
- l'autre dépasse les contraires apparents (conscient / inconscient) pour les concilier au sein d'un symbole vivant pour l'individu (que l'on pourrait rapprocher du "sens de la vie").
Sur le chemin, l'individu a "la révélation d'un être préexistant au Moi qui était son créateur et son intégralité" (Jung, Dialectique du moi et de l'inconscient).
Comment ne pas comprendre alors le caractère religieux de l'être qui se sent saisi par ce "transcendantal immanent" ?
Finalement, le centre de la personnalité "ne coïncidera plus avec le Moi, mais sera figuré par un point à mi-chemin entre le conscient et l'inconscient".
"Le Moi individué se sent l'objet d'un sujet inconnu qui l'englobe" (ibid).
L’homme doit se comporter à l’égard du Soi comme un serviteur, surtout pas comme un maître et encore moins un esclave.
La voie de l’individuation ouvre les portes de la liberté
vraie.
Après multiple embûches et déchirements internes, se dévoile un univers doté de sens où l'on accepte sereinement ce qui nous dépasse et nous fait.
*sui generis est un terme latin -de son propre genre- qui désigne ce qui n'est comparable à rien d'autre et donc, ce qui, intrinsèquement, distingue l'individuel du collectif
Les archétypes