mardi 2 mai 2023

Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955)

Voici un nom qui reste dans la mémoire collective mais assez peu connaisse l'œuvre de cet homme au parcours atypique, contemporain de Jung. Education catholique rigoureuse, ordonné prêtre de la communauté jésuite à 30 ans, formé à la paléontologie où ses recherches aboutiront à des découvertes encore reconnues aujourd'hui. En d'autres termes, un homme de science et de religion engagé qui puisera dans ces sources pour aboutir à des thèmes qui ne peuvent qu'émouvoir les jungiens en particulier et le "cherchant" en général. 
Deux caractéristiques principales : 
  • la conviction que l'évolution de l'homme l'amènera à une spiritualisation de la matière, plus haut degré de spiritualité,
  • un axe de recherche qui, toujours, présente esprit et matière comme deux facettes de la même réalité. 

L'homme

En lisant la biographie de De Chardin, j'ai retrouvé des similitudes avec la personnalité de Jung (et probablement communes à tous les grands esprits); citons en particulier l'amour de l'humain, une force et un dévouement inouï pour ses recherches, qui le conduiront jusqu'au sacrifice ultime (en découvrant sa publication sur le Pêche originel, qui le mènera à une mise à l'index de l'église et de lourdes contraintes posées par son ordre, je revoyais Jung abandonnant l'école freudienne en publiant ses Métamorphoses de l'âme).

Sa pensée 
(Très succinctement)

Je vais m'éloigner un peu de la paléontologie, centre "officiel" de ses recherches. 
Ses travaux sur l'évolution de l'espèce humaine (alliés à ses connaissances théologiques) l'amenèrent à certains concepts qui ne seront pas sans nous évoquer ceux de Jung.
Nous pourrions résumer ceci par cette phrase : l’évolution est une montée spirituelle qui a sa source dans la « puissance spirituelle de la matière »
Pour De Chardin, un examen critique de l'histoire de l'espèce humaine aboutit à la conclusion suivante : l'homme est conduit,  naturellement, à une spiritualisation de plus en plus structurée et extériorisée, impliquant une conscience en continuelle accroissement (formulation différente mais idée identique exprimée par Jung lorsqu'il mentionne les primitifs et leur spiritualité basée sur des projections nommées "les esprits de la nature").
Il nous faut mentionner également sa théorie de l’énergie qu'il considère comme l'élément originaire de la vie elle-même. Il la conçoit à l'origine de la nature psychique, se différenciant ensuite en énergie physique et en matière. 
Esprit et matière seraient donc intrinsèquement liés
L'homme serait porteur de ce potentiel spirituel, étant le seul être vivant pouvant connaître une croissance continue de la conscience.


La noosphère

Le radical grec noüs désigne un concept aristotélicien évoquant le principe qui ordonne esprit et matière. Chardin emprunte le terme du chimiste et minéralogiste Vernadsky. Ce dernier voyait là la troisième étape du vivant, après la géosphère (aspect minéral servant de support à la vie)  de et la biosphère (ensemble des 3 écosystèmes portant la vie, terre, air et mer).
Il est délicat de résumer trop simplement ce concept car De Chardin lui-même l'a développé, enrichi et précisé tout au long de sa vie...disons, de manière lapidaire, qu'il s'agirait d'un tissu vivant enveloppant la planète (à l'instar des différentes couches de l'atmosphère) et constitué d'une part de la conscience de chaque individu depuis que l'homme possède une conscience de lui-même. Cette "nappe" issue de consciences posséderait elle-même sa propre faculté de pensée
Pour le jésuite, cette noosphère conduirait graduellement l'humanité a toujours plus de conscience, dépassant les civilisations, puis les sociétés, les lois puis l'éthique, pour renouer avec l'esprit immanent de la matière sous une forme unifiée de "spiritualité".

A chacun d'y voir les (fortes) similitudes avec la notion d'inconscient collectif...
Jung écrira à la fin de sa vie qu'il était convaincu que De Chardin connaissait ses travaux...il est vrai que la noosphère et l'inconscient collectif ont indéniablement de très forts liens de cousinage.

mercredi 26 avril 2023

Compensation


Abordons une notion souvent mentionnée par Jung, au fil d'argumentaires qui ne permettent pas vraiment de saisir le sens de cette dynamique psychique. Texte lointain remis à jour...

Compenser veut dire contrebalancer ou remplacer. Cette notion fut introduite dans la psychologie des névroses par Adler. Par compensation, Adler entend une fonction qui contrebalance le sentiment d'infériorité par un système psychologique compensateur, comparable au développement compensateur d'organes dans l'insuffisance organique. 

 Il dit dans ses Études sur l'insuffisance des organes

 « À peine séparés de l'organisme maternel, ces organes et systèmes d'organes insuffisants entrent en lutte avec le monde extérieur, lutte inévitable et beaucoup plus intensive que s'il s'agit d'appareils normalement développés. Le caractère foetal augmente la possibilité de compensation et de surcompensation, renforce leur faculté d'adaptation à des résistances ordinaires et extraordinaires, et assure la constitution de formes et de rendements nouveaux et supérieurs. » 

Le sentiment d'infériorité du névrosé, qui, d'après Adler, correspondrait étiologiquement à une insuffisance organique, provoque une « construction auxiliaire », une compensation, qui consiste en une fiction destinée à contrebalancer l'insuffisance. La fiction, ou « ligne fictive de conduite », est un système psychologique qui tend à transformer l'insuffisance en plus-value.

 

Ce qu'il y a de particulièrement important dans cette conception c'est qu'elle reconnaît l'existence empiriquement indéniable d'une fonction compensatrice qui, dans le domaine des processus psychologiques, correspond à une fonction analogue, sur le plan physiologique, d'autodirection ou d'autorégulation de l'organisme. 

Pour Adler, la compensation n'a d'autre fonction que de contrebalancer le seul sentiment d'infériorité. Je prends cette notion dans un sens plus général et vois dans la compensation une équilibration fonctionnelle, une sorte d'autorégulation de tout l'appareil psychique. Il est possible que l'activité de l'inconscient compense aussi l'exclusivisme de l'attitude générale dû aux fonctions conscientes

 Les psychologues aiment à comparer le conscient à l’œil ; on parle d'un « champ visuel », d'un « foyer » de la conscience, expressions qui caractérisent parfaitement la nature des fonctions conscientes.

Très peu de contenus peuvent parvenir simultanément au niveau supérieur du conscient ; un nombre limité d'entre eux peut seul se maintenir en même temps dans son champ. L'activité de la conscience est donc essentiellement sélective ; or la sélection demande toujours une direction, déterminée qui, de son côté, exige l'exclusion de tout ce qui ne convient pas. De là une certaine unilatéralité de l'orientation consciencielle. 

 

Les contenus exclus de la direction donnée, ou inhibés, tombent dans l'inconscient ; mais de par leur existence même ils font contrepoids à l'orientation consciente qui grandit avec l'augmentation de l'unilatéralité consciencielle et finit par susciter une tension de plus en plus perceptible. Cette tension va entraîner une certaine gêne de l'activité consciente, gêne qui peut encore toutefois être surmontée grâce à un effort conscient accru. À la longue cependant, cette tension augmente au point que les contenus inconscients inhibés s'introduisent dans la conscience sous forme de rêves et d'images spontanées. Plus est grande l'unilatéralité de l'attitude consciente, plus les contenus issus de l'inconscient se dressent contre elle, si bien qu'on peut parler d'un véritable contraste entre le conscient et l'inconscient. Dans ce cas, la compensation se manifeste sous forme de fonction contrastante. C'est un cas extrême : d'ordinaire, la compensation par l'inconscient n'est pas un contraste : elle contrebalance l'orientation consciente, ou la complète. L'inconscient livre, par exemple dans un rêve, tous les contenus constellés par la situation consciente, mais inhibés par le choix conscient et dont la connaissance serait indispensable au conscient pour arriver à une adaptation totale.

À l'état normal, la compensation est inconsciente, autrement dit : elle régularise inconsciemment l'activité consciente. Dans la névrose, le contraste entre l'inconscient et le conscient est si violent que la compensation en est troublée. Aussi la thérapeutique analytique cherche-t-elle à rendre conscients les contenus inconscients pour rétablir ainsi la compensation.


 

jeudi 20 avril 2023

Tout...à portée de rêve.

Les grands événements de l'histoire du monde sont, au fond, d'une insignifiance profonde. Seule est essentielle, en dernière analyse, la vie subjective de l'individu. C'est celle-ci seulement qui fait l'histoire; c'est en elle que se jouent d'abord toutes les grandes transformations; l'histoire entière et l'avenir du monde résultent en définitive de la somme colossale de ces sources cachées et individuelles. Nous sommes, dans ce que notre vie a de plus privé et de plus subjectif, non seulement les victimes, mais aussi les artisans de notre temps. Notre temps - c'est nous !

Quand je conseille à mon malade : « Prêtez attention à vos rêves », j'entends par là: « Revenez à ce qu'il y a de plus subjectif en vous, à la source de votre existence et de votre vie, à ce point où vous participez, à votre insu, à l'histoire du monde.
L'obstacle, d'apparence insurmontable, auquel vous vous heurtez doit être effectivement une difficulté insoluble, afin que vous ne continuiez point à vous consumer à la recherche de remèdes dont l'inefficacité est démontrée d'avance. Vos rêves sont l'expression de votre nature subjective ; c'est pourquoi ils peuvent vous révéler par quelle faute d'attitude vous vous êtes fourvoyé dans une impasse. »

En fait, les rêves sont des produits de l'âme inconsciente; ils sont spontanés, sans parti pris, soustraits à l'arbitraire de la conscience. Ils sont pure nature et, par suite, d'une vérité naturelle et sans fard; c'est pourquoi ils jouissent d'un privilège sans égal pour nous restituer une attitude conforme à la nature fondamentale de l'homme, si notre conscience s'est éloignée de ses assises et embourbée dans quelque ornière ou quelque impossibilité.

Méditer ses rêves, c'est faire un retour sur soi-même.

Extrait de "L'homme à la découverte de son âme" Edition Albin Michel, page 85

Lors de la rédaction de l'ouvrage, Jung est alors âgé de 68 ans. L'approche didactique du livre s'explique par le fait que la majorité des propos sont extraits de séminaires professionnels.
Dans l'extrait choisi, les mots chargés d'espoir, d'un espoir sans limite...pensez donc, mesurez la portée de ce qui est exprimé : nous ne sommes rien de moins qu'un fragment de l'humanité, une parcelle de toute réalisation humaine passée, présente et à venir.  
 
Nous portons l'humanité entière en nous ! 
 
J'aime lire Jung nous parler de cette "âme collective" d'où émergea chaque conscience individuelle postulant l'égalité psychique originelle de chaque être. Comment ne pas saisir alors l'intensité de la dignité humaine, ne pas regarder autrui comme un frère ? je ne peux malheureusement pas tomber dans cet angélisme car je sais ce qui m'empêche, la plupart du temps, de me laisser brûler par cette force de vie.


Quel obscur obstacle se dresse alors ?
Voir dans le cœur de son âme, c'est trancher son identité, se mettre en danger, aller à l'encontre même de notre sécurisant confort. Bien sûr que j'ai quelques défauts, qui n'en a pas ? mais je suis bien dans ma peau, j'ai un boulot rémunérateur, des amis proches, une famille aimante...alors que j'ai mon brelan d'as en main, quel intérêt de prendre le moindre risque ? Que vais je devenir si je n'ai plus personne à rendre responsable de tous mes maux, plus personne à remettre dans le droit chemin, rendre meilleur, à punir ???
Voilà bien le premier obstacle, il faut commencer par soi, poser le brelan d'as et s'en remettre à la providence !

Jung nous propose une première clef. Pourquoi ne pas ouvrir la porte, instaurer le dialogue avec notre nature profonde ? S'il est une chose que j'ai découvert au fur et à mesure de mon cheminement, c'est l'assurance que dans cette épreuve herculéenne, nous ne sommes jamais seuls, un fidèle guide rayonne en nous...et il faut aussi assurément s'ancrer avec notre famille aimante, nos amis proches, notre boulot, etc
Méditer nos rêves, cela peut sembler dérisoire mais pourtant...finalement, voici ce que sont les rêves, des cris pour attirer l'attention, des murmures pour que l'on tende l'oreille, des symboles pour nous émerveiller, des chocs pour nous obliger à voir, des absurdités qui nous touchent jusqu'aux tréfonds, des absurdités qui nous font nous réveiller avec le sourire le matin...l'expression même de la vie.

mercredi 5 avril 2023

Réaliser le Soi

Réaliser le Soi

Il est fréquent d'entendre, et pas seulement chez les "jungiens", qu'il faut "réaliser le Soi". 
Soit, mais il me semble utile de rappeler l'engagement supposé sur ce chemin. 
Élie Humbert (1925-1990) aimait, quand l'occasion se présentait, rappeler par quels chemins Jung lui-même en est venu à élaborer le concept de Soi et, surtout, de l'éprouver.
1913 marqua la rupture officielle entre Freud et Jung (officielle car le "déclin" de leur relation était engagé bien avant). 
Notre jeune psychiatre (il a alors 38 ans) a perdu tous ses repères en choisissant de s'émanciper de son "père en esprit" qui voulait faire de lui son dépositaire et son meilleur agent du développement d'une  psychanalyse émergente.
Jung adopta alors ce qu'il pressentait comme un "principe nécessaire" à la dynamique psychique : 

Laisser advenir ce qui doit advenir !

Il fut saisi d'une inspiration qui l'invitait à renouer avec son "âme d'enfant" (terme réducteur à défaut de mieux) en construisant des petites maisons avec des cailloux ramassés sur le bord du lac de Zurich.

 
Lui, d'une fonction dominante pensée, d'une haute stature intellectuelle, écouta un instinct qui le ramenait à une occupation qui aurait pu être celle de l'un de ces patients qu'il côtoyait tous les jours au Burghölzli. 


Cette expérience de base, pourtant, a conduit Jung à prendre conscience des mécanismes de réparation et de construction à l'œuvre dans la psyché. Ainsi il a approché le Soi et cette régression à un état "débile" (au sens étymologique) en a été le prix à payer.

Vous qui cherchez à " réaliser le Soi ", êtes-vous prêt à payer un prix identique pour y arriver ?
Quel prix êtes-vous prêt à payer ?
Sera t'il jusqu'à assumer la rupture avec tout ce qui vous rassure et vous constitue aujourd'hui ?

A chacun de chercher ses cailloux au bord du lac...



samedi 1 avril 2023

Archétype (7) - Le Soi

Exercice des plus périlleux que d'évoquer avec précision et concision un archétype aussi particulier. Jung y a consacré plusieurs ouvrages, fruits d'années de pratiques, de lectures, de réflexion (Citons notamment Aïon, L'âme et le Soi) . 
L'archétype "Roi", au cœur du cœur, "la somme et la quintessence de tous les archétypes", le Soi
Communément et simplement, on le rapproche fortement de l'âme (sous son acception jungienne), c'est à dire, l'ensemble du conscient et de l'inconscient de l'individu. C'est en réalité plus complexe, dans la théorie comme dans la clinique, mais puisqu'il faut "s'appuyer sur un substrat", conservons cette représentation en tête.
C'est un des concepts de Jung qui apparaît dans ces premières œuvres (début 20ème), parsème ses correspondances et trouvera précision et profondeur au fil des décennies.
Son caractère de "concept limite" impose ouverture et nuance.

Nature réelle du Soi

Qui dit concept limite, dit impossibilité de l'encadrer définitivement, tout au plus peut on saisir des propriétés, des implications, au sein d'une dynamique psychique constituée d'une infinité d'acteurs. 
C'est un postulat transcendant, psychologiquement légitimé.
Dialectique du moi et de l’inconscient, page 299
Comme pour la plupart des éléments de l'inconscient, on ne peut en effet parler que de ses manifestations à la conscience, jamais de sa nature réelle.
Si seulement ce principe était admis par tous, que d'inepties dues à des incompréhensions ne seraient plus écrites sur l’œuvre de Jung.
"Le Soi doit être conçu comme une détermination individuelle sui generis*" Jung, Les racines de la conscience

Le Soi et le Moi

Faisons simple : selon les formalisations de Jung, le Soi, comme union totale de la psyché, préexiste au Moi.

Reprenant l'image employée dans cet article de la cire pour le Moi, dans laquelle l'empreinte de la conscience va prendre corps, le Soi serait le substrat nourricier de cette cire qui, donc, en est issue.
Il y a là un rapport étroit entre les deux instances. Certains, comme Erich Neumann, vont même jusqu'à nommer le Soi, "matrice originelle du Moi" (Origine et naissance de la conscience).

le Soi est la donnée existant a priori dont naît le Moi. Il préforme en quelque sorte le Moi.
Les Racines de la conscience, p281
Au départ, avant toute individuation, le Soi est donc totalement inconscient et le Moi est, à son égard, comme objet à sujet et l'on comprend alors pleinement la fameuse phrase :

Ce n'est pas moi qui me crée moi-même : j'adviens plutôt à moi-même.
Les Racines de la conscience, p281

(voir sur ce sujet cette approche personnelle )



Le Soi et l'individuation

Si l’éveil du Moi fait surgir le particulier de l’universel, le multiple de l’unité, le retour au Soi permet de réintégrer le particulier à l’universel, le multiple à l’Un. 

Notons, au passage, que nous retrouvons là un principe fort inscrit dans nombreuses traditions. Le cycle du départ de la matrice originelle et de son retour infuse particulièrement dans le dogme chrétien autour de la chute et la résurrection des âmes, de la réconciliation de l'être et réintégration du genre humain de la théosophie chrétienne, etc. 

On comprendra aisément que ce "voyage aller-retour" ne peut être dénué de sens, dans la perspective psychique (ontologique même) de "construction de l'être".
Le processus d'individuation pourrait même, en poussant la simplification, se résumer à l'incarnation du Soi.

Le Soi et l'individu

Comme pour tout contenu archétypique inconscient, le Soi opère au sein de la psyché selon deux principes opposés, un salutaire et l'autre, en apparence destructeur. Les deux étant cependant "contributeurs" dans le processus d'individuation :
  • L'un d'eux provoque l'éclatement, la différenciation de la conscience et de contenus inconscients (processus toujours douloureux),
  • l'autre dépasse les contraires apparents (conscient / inconscient) pour les concilier au sein d'un symbole vivant pour l'individu (que l'on pourrait rapprocher du "sens de la vie").
Sur le chemin, l'individu a "la révélation d'un être préexistant au Moi qui était son créateur et son intégralité" (Jung, Dialectique du moi et de l'inconscient).

Comment ne pas comprendre alors le caractère religieux de l'être qui se sent saisi par ce "transcendantal immanent" ?

Finalement, le centre de la personnalité "ne coïncidera plus avec le Moi, mais sera figuré par un point à mi-chemin entre le conscient et l'inconscient". 
"Le Moi individué se sent l'objet d'un sujet inconnu qui l'englobe" (ibid).


L’homme doit se comporter à l’égard du Soi comme un serviteur, surtout pas comme un maître et encore moins un esclave.


La voie de l’individuation ouvre les portes de la liberté vraie.
Après multiple embûches et déchirements internes, se dévoile un univers doté de sens où l'on accepte sereinement ce qui nous dépasse et nous fait.

*sui generis est un terme latin -de son propre genre- qui désigne ce qui n'est comparable à rien d'autre et donc, ce qui, intrinsèquement, distingue l'individuel du collectif

Les archétypes

jeudi 23 mars 2023

La soif, désir de vie.

 

"Bonjour", dit le petit prince.
"Bonjour", dit le marchand.
C’était un marchand de pilules perfectionnées qui apaisent la soif. On en avale une par semaine et l’on n’éprouve plus le besoin de boire. "Pourquoi vends-tu ça ?" dit le petit prince. "C’est une grosse économie de temps, dit le marchand. Les experts ont fait des calculs. On épargne cinquante-trois minutes par semaine."
"Et que fait-on de ces cinquante-trois minutes ?"
"On en fait ce que l’on veut..."
"Moi, se dit le petit prince, si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine..."
Antoine de Saint-Exupéry

J'ai rêvé de fontaine et de source cette nuit.
La plupart du temps, nous cherchons des moyens rapides, faciles, pour apaiser "notre soif"... soif de vivre, soif de connaissance, soif de plénitude, etc...
Mais c'est précisément cette soif qui nous incite à entreprendre un cheminement...et le sens du cheminement ne se dévoile qu'à travers chaque pas, l'escalier se monte marche après marche. 

L'aiguillon qui m'a toujours tenaillé est une intuition profonde et persistante que la réalité visible, matérielle, n'était que le reflet d'une réalité plus complète, entière, unifiante...et que chacun était appelé à elle.
L'essentiel réside dans "la sensation de notre soif", le chemin de vie se dessine dans nos tentatives à l'apaiser...

Le processus d'individuation pourrait être perçue comme une soif venant de "l'intérieure", jamais totalement étanchée, et qui ne peut pas être satisfaite par l'artifice ou la facilité...chaque pas, chaque avancée sur le chemin, conduit vers notre fontaine, source de vie, cette fameuse fontaine mercurielle des alchimistes.







samedi 18 mars 2023

La pierre de Bollingen

Dans la rubrique où nous levons le voile sur l'intimité de Jung, impossible de ne pas aborder la tour de Bollingen, cette construction extérieure accompagnant une certaine construction intérieure, comme l'a magistralement démontré Michel Cazenave... 

A l'extérieur de la tour, dans le jardin, placée devant le lac, se tient la pierre cubique. Jung entama la taille pour ces 75 ans : 

« En 1950, j’ai élevé une sorte de monument de pierre à ce que la tour représente pour moi … La pierre se trouve en dehors de la tour, dont elle est comme une explication. » (Jung, Ma vie, p269)

Trois faces de la pierre sont gravées en grec et en latin, de citations et de pensées de Jung, dont il dira : « Ces paroles me vinrent à l’esprit l’une après l’autre, tandis que je travaillais sur cette pierre» (ibid, p271).
Sur la première face, il reprend la dédicace en latin du Rosaire des Philosophes, texte alchimique : « Ici se trouve la pierre ordinaire mais, quant au prix, pas chère. Les ignorants la méprisent, d’autant plus les savants l’admirent. »

Sur la seconde face, Jung est figuré sous les traits de Télésphore, un nain portant une lanterne et vêtu d’une pèlerine à capuchon, entouré d’une inscription en grec : 
« Le temps est un enfant qui joue comme un gamin penché sur un jeu de table, le royaume de l’enfant. C’est Télésphore qui vague à travers les régions obscures du cosmos et qui, pareil à une étoile, resplendit des profondeurs. Il montre le chemin vers les portes du soleil et vers le pays des rêves. »
Sur la troisième face, un texte en latin attribuée au Rosaire des philosophes :
« Je suis un orphelin, seul. Pourtant on me trouve partout. Je suis un, indivisible, mais opposé à moi. Je suis à la fois jeune homme et vieillard. Je n’ai connu ni père ni mère. Parce qu’on doit me tirer de la profondeur, comme un poisson. Ou parce que je tombe du ciel comme une pierre blanche. Je vague à travers les bois et les montagnes, mais je suis caché dans l’intime de l’homme. Je suis mortel pour tout le monde. Pourtant la mutation des temps ne m’effleure pas. »

D'autres sculptures, annotées ou non, habitent le jardin et nous aurons l'occasion d'y revenir.
La tour de Bollingen, dévoilée au fil des visites certes privées mais nombreuses, l'opus colossal du Livre rouge, que la famille a préservé jusqu'en 2009 , sur réticence de Jung lui-même à tout projet d'édition, voici que l'on pense avoir maintenant accès à l'ensemble de l'intériorité du maître zurichois...il est pourtant encore un pan tenu secret par la famille jusqu'à aujourd'hui, c'est la pièce de la tour, entièrement peinte de figures et symboles...


jeudi 16 mars 2023

"Relegere" comme voie spirituelle chez Jung

Savoir et non croire

Dans ses travaux autour du phénomène religieux, Jung se réfère à l’étymologie latine relegere dans le sens ancien d’attention scrupuleuse, d’attitude privilégiant la conscience, se distinguant du verbe religare, repris par les Pères de l’Église dans cette autre acception qui a prévalu et qui met l’accent sur le lien avec "la divinité". 
Ce choix n'est pas anodin car, dans la relation de l'homme au sacré, Jung place bien la primauté de l'expérience individuelle à toute autre proposition.
Tant que la religion n'est que croyance et forme extérieure, et n'est pas devenue une expérience spirituelle intérieure, rien de fondamental n'aura été fait.    

L'herne - C.G. Jung / realise par Michel Casenave. - Paris : L'Herne, 1984
Avec un peu de recul, on constate que c'est une moralisation excessive du corps, des instincts, et une négation outrancière de la nature qui semblent avoir disposé à l'émergence de la psychanalyse freudienne. 
De la même façon il semblerait qu'au sein de nos sociétés occidentales et depuis fort longtemps, notre époque en étant peut-être l'apogée, dans bien des domaines, y compris religieux, l'unilatéralité, l'hypertrophie de la conscience et la toute-puissance de la raison aient fini par occulter la capacité d'autonomie de ce qu'elles avaient maintenu de côté dans le même mouvement, et se soient crues capables d'enfermer des aspects considérés indésirables dans un placard. C'est mal connaître la propension de l'inconscient à rechercher "la lumière" !
La croissance de la personnalité se fait a partir de l'inconscient.  

Jung, Les Racines de la Conscience, p.280
Si la conscience a besoin de la raison pour sortir peu à peu du chaos de l'irrationnel et tenter d'y créer un ordre, l'homme peut-il pour autant s'identifier totalement à la raison et définir la réalité uniquement en termes rationnels et scientifiques ? 
La part irrationnelle de l'existence, ou, pour être plus précis, sa part non "rationalisable", peut-elle être définitivement inféodée ou laissée dans l'ombre la plus profonde ? 
Plus l'homme s'est emparé de la nature, et plus l'admiration qu'il ressentait pour son propre savoir et pouvoir lui est monté à la tête et plus s'est approfondi son mépris pour tout ce qui n'était que naturel et occasionnel, c'est-à-dire pour les données irrationnelles de la vie, dans lesquelles il faut inclure la psyché autonome, objective, qui est précisément tout ce qui est en marge du conscient.

Jung, Présent er avenir, p82

Non pas réenchanter mais inviter

Constat assez paradoxal, il semblerait que le monde ait progressivement perdu une partie de son sens à force d'être expliqué scientifiquement
 
Avec le recul des "pratiques magiques" et des croyances religieuses qui contribuaient auparavant à donner un sens aux phénomènes naturels, le monde s'est peu à peu "désenchanté"...en apparence !
En effet, des résurgences de toutes natures, ayant l'irrationnel comme constituant commun - pratique de l'alchimie autrefois, intérêt pour l'astrologie, l'ésotérisme ou pour l'occultisme aujourd'hui -, diffusent toujours un parfum capiteux et attirant, aux volutes mystérieuses. 
 
Il convient de tenter de saisir la signification de ces résurgences et de l'objet réel de ces pratiques. Elles apparaissent comme une tentative, toujours renouvelée, de ne pas laisser en ruine le pont reliant l'homme à la Nature, à « l'âme du monde », correspondant, à l'échelle de l'individu, à sa dimension instinctive et irrationnelle. 
En occident, nous sous-estimons l’âme humaine, nous negligeons de la cultiver. Et cela explique qu'un chrétien, tout croyant qu'il est, puisse rester un primitif. Il a situe Dieu en dehors de lui, il n'en a pas fait expérience intérieure.

Jung, L'Herne p.352
Ces résurgences donc, aident l'homme à progressivement distinguer le Dieu Inconnaissable et l'image qu'il s'en fait, à réaliser que ses images de Dieu sont fatalement marquées par des restrictions liées à sa condition humaine, notamment ses images paternelles et maternelles. 
Dans la clinique de Jung, ce travail d'anamnèse doit être l'objectif primordial.
Cette prise de conscience n'est qu'une étape, indispensable, certes, mais insuffisante.
 
Une fois les scories de cette purification initiale balayés, il apparaît essentiel (essence-ciel) d'identifier puis de nourrir et développer la singularité de sa relation au sacré, à Dieu, à la Nature qui appellera continuellement à l'expansion...

Et l'histoire démontre, quoi qu'on en dise, qu'un chemin de foi, c'est un chemin où, inlassablement, il est demandé de « quitter Dieu pour Dieu », de se déprendre de l'image de Dieu qu'il se faisait jusque-là, de libérer progressivement Dieu de ses projections humaines, pour, enfin, atteindre "Dieu au-delà des dieux".
Ce que le monde pense de expérience religieuse, conclut Jung, est indifférent a celui qui l'a vécue. Il possède un immense trésor, une source de vie et de beauté, qui a donne un sens a son existence. Il a, à présent, la paix, la confiance et la foi.

Jung, L'Herne, p.337

 

jeudi 9 mars 2023

Jung et la mort

Cette photo expose une pratique d'un autre temps, pouvant sembler choquante, qui consistait à réaliser un moulage du visage du défunt, ici Jung, pour le conserver. 
Ce billet peut paraître ambitieux...Il ne s'agira que d'une ébauche d'un sujet qui soulève une série de questions sans réponse définitive.
En préliminaire, le lecteur pourra s'attarder sur cette partie de vidéo, où Jung tente de parler de la mort, ou plutôt de la "posture" de la psyché face à la mort.
Au moment de l'interview, Jung a consacré une quinzaine d'années d'étude sur le rapport de la psyché et la matière et rédigé des ouvrages majeurs sur ce thème. Son œuvre est donc pleinement accompli...



Jung a mené sa vie en choisissant depuis 1912 de se laisser guider par sa lueur intérieure plutôt que par les lumières extérieures, ce n'est donc certainement pas à 84 ans que ce "vieux sage" va jouer la langue de bois.
Le thème de la métempsychose (survie de l'âme) sera écartée pour nous concentrer sur une sélection de réflexions, positions voire convictions qui vont s'imposer à Jung sur la fin de sa vie.

Le merveilleux livre de Cazenave (Jung, l'expérience interieure, ici par exemple ) nous a fourni une très heureuse source d'inspiration...
"Ce que l'on appelle la vie est un court épisode entre deux grands mystères qui n'en font en réalité qu'un seul. Je ne peux jamais m'attrister d'une disparition. Les morts ont la durée, et nous, nous ne faisons que passer."
On voit bien à de telles discus­sions ce qui m'attend lorsque je ne serai plus là qu'à titre posthume. Alors tout ce qui aura été vent et feu sera trans­formé et distillé en esprit chimique et on en fera des prépa­rations pharmaceutiques mortes. C'est ainsi que les dieux sont inhumés dans le marbre et l'or tandis que les simples mortels comme moi le sont dans le papier. "
Pessimisme, fatalisme ? 

Ces écrits provenant de correspondance (comme toutes celles mentionnées dans ce billet) ne reflèteraient-elles plutôt la lucidité de l'explorateur des âmes, qui sut, très tôt, discerner la part d'éternelle du plus dense chez l'homme.
"...je vous suis reconnaissant pour l'aide que vous m'apportez. J'en ai besoin dans les gigantesques malentendus qui m'entourent. Toutes les richesses que je parais posséder sont aussi ma pauvreté et font ma solitude dans le monde. Plus je semble posséder, plus j'ai à perdre, quand je me prépare à franchir la sombre porte. Je n'ai pas choisi ma vie avec ses manques et ses accomplissements. Elle est venue à moi avec un pouvoir qui n'est pas le mien. Tout ce à quoi je suis arrivé sert un projet que je n'ai pas prévu. Tout doit être réa­lisé et rien ne m'appartient. Je suis parfaitement d'accord avec vous : il n'est pas simple d'atteindre la pauvreté et la simplicité la plus extrême. Mais c'est ce qui vous arrive, que vous le vouliez ou non, lorsque vous en arrivez à la fin de votre existence."

Encore une fois, vision profonde et précise de celui qui a accompli une vie en pleine conscience, ou, pour être précis, qui a accompli la propre réalisation de son inconscient (Cf introduction de Ma vie). 
Pour saisir la position de Jung sur ce sujet, il convient de conserver  à l'esprit un corollaire à sa psychologie : pour celui qui a pris conscience de l'éternité nichée au fond de lui, de cette force universelle, de cette source de transcendance immanente (Deux "extrémités" qui, dans la clinique jungienne, trouve conjonction sans jamais se concilier), pour cet individu, la vision du monde et sa vie ne peuvent plus jamais être la même ! 

Jung l'évoque par la métanoïa, quand d'autres sources utiliseront différentes terminologies.
"Après la mort de ma femme, en 1955, je ressentis l'obligation inté­rieure de devenir tel qu'en moi-même je suis.  Plus tôt, je n'aurais pas été à même de le faire : je l'aurais considéré comme une présomptueuse affirmation de moi-même. En vérité, cela traduisait la supé­riorité de l'ego acquise avec l'âge, ou celle de la conscience. "
Emma Jung - Livres, Biographie, Extraits et Photos | Booknode

On pourrait s'étonner que Jung parle ainsi de supériorité de l'ego alors que sa psychologie entend justement le remettre à sa juste place. 
C'est, semble t'il, qu'il ne parle plus du complexe du moi mais de cette instance médiatrice qui est la seule à pouvoir inonder et éclairer la conscience...la conscience de l'être individué ne ressemble plus à celle de qui n'a pas opéré les douloureuses différenciations d'avec l'inconscient
On ne parle plus de cette conscience, électron libre se croyant maître de son atome, mais de cette conscience qui a pris sa position de serviteur de ce qui le constitue et le dépasse.
"Je vais sur 82 ans et non seulement je sens le poids des ans et la fatigabilité qui en résulte, mais j'éprouve aussi la très impérieuse nécessité de vivre en conformité avec les exi­gences intérieures qui sont celles de mon âge. La solitude m'est une source bienfaisante qui fait que la vie me paraît valoir d'être vécue. Parler devient assez souvent pour moi un supplice, et j'ai fréquemment besoin de plusieurs jours de silence pour me remettre de la futilité des mots. Je suis sur le chemin du départ et je ne regarde en arrière que quand je ne peux pas faire autrement. Le voyage que l'on va entre­prendre est en soi déjà une grande aventure, mais pas de celles dont on aurait envie de parler abondamment... Le reste est silence !"
Nous en revenons finalement à la notion de simplicité extrême qu'il mentionnait plus haut. 
Une âme qui a "baroudé" et s'est accomplie aspirerait donc à de nouvelles exigences : la solitude et le silence.
Comme si, dans un dialogue intérieur, l'être qui a capté cet éternel, se suffisait désormais à lui-même et devait se préparer, se concentrer (con-centrer) sur le dernier voyage qui l'attend.
On comprend mieux finalement ce que Jung entendait, dans l'interview  de Freeman, par la vie se comporte comme si elle allait se poursuivre et son conseil aux personnes âgés de vivre chaque instant comme si elle allait vivre des siècles.

L'ombre et la lumière pour faire de bonnes photos ...


J'aimerais terminer sur ces phrases qui témoignent que, bien que tout concorde à l'idée d'une survie psychique par delà la mort, la force de vie qui habite chacun est sans limite...qui peut l'entendre ?

"Le spectacle de la nature éternelle, me rap­pelle douloureusement à quel point je suis faible et éphé­mère, et l'idée d'une aequinimitas in conspectu mortis* n'a rien pour me réjouir. Comme je l'ai rêvé un jour, ma volonté de vivre est un daïmon incandescent qui, de temps en temps, me rend diaboliquement difficile l'acceptation consciente de ma condition de mortel. Tout au plus peut-on, comme l'éco­nome infidèle, sauver la face, et même cela n'est pas toujours possible, de sorte que mon maître ne trouverait même pas grande matière à louange. Mais de cela, le daïmon ne se préoccupe pas, car la vie est, au fond, comme l'acier sur la pierre. "
* sérénité dans l'imminence de la mort