dimanche 2 juillet 2023

Basarab NICOLESCU

Ce n'est pas un psychologue, mais voici un drôle de personnage...physicien quantique de renom (multiples publications officielles), philosophe et même, ce que peu savent, passionné de théosophie chrétienne (pour faire court, on peut la définir comme une manifestation d'une mystique personnelle).
Un homme très humble, d'origine roumaine, avec qui j'ai eu la chance d'échanger quelque peu par écrit.
Outre le fait que c'est également un passionné de la pensée de Jung, j'ai souhaité l'évoquer ici car il me semble que l'avenir et la construction des sciences, la contribution au sens que Jung évoque à la fin de son autobiographie, passeront par de tels personnages.

Si on devait qualifier Nicolescu : ouverture, rigueur, explorateur.

Fort de ses compétences scientifiques, il a rapidement compris que LA science ne pouvait s'arrêter sur des postulats et des formalisations mathématiques. Selon lui, on ne peut plus écarter du champ de la science des disciplines aussi essentielles que la psychologie, l'art, les religions, etc
Il devient non seulement nécessaire de les intégrer, mais, surtout, de travailler de travailler entre les disciplines, à travers les disciplines et dans une perspective au-delà de toute discipline, c'est la transdisciplinarité, il est co-fondateur du Centre International.

La transdisciplinarité est définie par Basarab Nicolescu par trois postulats méthodologiques : l'existence de niveaux de réalité et de perception, la logique du tiers inclus et la complexité.
La transdisciplinarité se distingue ainsi de la pluridisciplinarité et l’interdisciplinarité en ce sens qu’elle déborde les disciplines d’une part, mais surtout d’autre part que sa finalité ne reste pas inscrite dans la recherche disciplinaire proprement dite...

Pour ne rien gâcher, c'est un fin connaisseur de la pensée de Jung, notamment chercheur sur la synchronicité.

Découvrir Nicolescu en vidéo.












dimanche 18 juin 2023

Jung et le nazisme...pour en finir (2)

Me voici de retour sur ce sujet sensible, grâce à l'intervention d'un membre du forum, Martine, qui m'a indiqué l'existence d'un entretien entre un journaliste et écrivain américain, Hubert Renfro Knickerbocker et Jung; le journaliste travaillant sur un essai autour des dictateurs, et Hitler en particulier (ouvrage en anglais mais encore accessible, comme ici), a demandé un profil psychologique du führer au psychiatre suisse. J'ai retrouvé cet entretien en anglais et l'ai traduit en français. On y cerne l'analyse si fine et intuitive qui devait caractériser Jung et, surtout, on découvre un homme lucide quant à la personnalité inquiétante et sombre de Hitler...sachant que cet interview eut lieu à la fin de 1938, soit avant l'avènement du nazisme destructeur, on conclut rapidement à l'absurdité de l''hypothèse des accointances de Jung avec le régime nazi.
Madame Roudinesco, si jamais vous passiez par là, prenez donc le temps d'un peu de lecture...


Edit : Après la rédaction de ce billet, j'ai réalisé que cet interview existait déjà, en langue française, dans le livre "Jung parle" (voir ici)

Ces extraits sont des morceaux choisis du livre de Knickerbocker, issus de ma propre traduction en français, certainement loin d'être parfaite...

Quel est le pouvoir de Hitler ?
C'est une question qui m'intéressait depuis 18 ans, depuis j’avais rencontré Hitler et que je l’avais entendu parler. Depuis cet épisode, j’avais entendu des centaines d’explication sur son pouvoir et en avait élaboré par moi-même. Mais la plus intéressante et plausible discussion sur sa personnalité, je l’ai eu lors d’un entretien avec le Dr Carl G. Jung, grand psychiatre suisse, quand je lui ai rendu visite à son domicile à Zurich pour lui demander de diagnostiquer les dictateurs. C'était en Octobre 1938 et je revenais directement de Prague où j’avais assisté à la fin de la Tchécoslovaquie. L'analyse de M. Jung de Hitler fut remarquablement confirmée par les événements depuis. Il avait été personnellement fasciné par le problème de la personnalité de Hitler, et l’avait étudié pendant des années.

« Il y a deux types de leader dans la société primitive, l’un est le chef qui est physiquement puissant, plus fort que ses concurrents, et l’autre est le medecine-man qui n’est pas forte physiquement mais est fort en raison de l'autorité que le peuple projette sur lui. Ainsi, il y avait l'empereur et le pape ».
J'ai demandé: «Pourquoi est-ce que Hitler qui séduit chaque allemand qui l'adorent, produit pourtant aucune impression particulière sur un étranger? »

«Exactement», ponctue le Dr Jung "Peu d'étranger y sont sensibles, mais apparemment tous les Allemands en Allemagne le sont. C'est parce que Hitler est le miroir de l'inconscient de tous les Allemands, mais bien sûr il n’est le support d’aucune projection pour un non allemand ». 

« Il est le haut-parleur qui amplifie le murmure inaudible de l'âme allemande jusqu'à ce qu'ils puissent être entendus par l'oreille de la conscience de l'allemand. Il est le premier homme à dire tous les Allemands ce qu'ils pensent et ressentent inconsciemment sur ​​le sort allemand, surtout depuis la défaite de la Première Guerre mondiale, et l'une des caractéristiques qui teinte chaque âme allemande est le complexe d'infériorité typiquement allemand, le complexe du petit frère, de celui qui est toujours un peu en retard à la fête. Le pouvoir de Hitler n’est pas politique, il est magique. 

Pour comprendre la magie vous devez comprendre ce qu’est l’inconscient C'est cette partie de notre constitution mentale sur laquelle nous avons peu de contrôle et qui est stockée avec toutes sortes d'impressions et de sensations; Qui contient des pensées et même des conclusions dont nous ne sommes pas conscients. Outre les impressions conscientes que nous recevons, il y a toutes sortes d'impressions constamment en arrière plan de nos sens dont nous ne prenons pas conscience parce qu'ils sont trop faibles pour attirer notre attention consciente. Elles se situent en dessous du seuil de la conscience. Mais toutes ces impressions subliminales sont enregistrées, rien n'est perdu, quelqu’un peut parler d'une voix peu audible dans pièce d'à côté pendant que nous parlons ici vous ne faites pas attention à lui, mais la conversation à côté est enregistrée dans l’inconscient aussi surement que par celle d’un dictaphone. 

Maintenant, le secret de la puissance d'Hitler n'est pas que Hitler a un inconscient plus apte à stocker que le vôtre ou le mien, le secret de Hitler est double. D'abord, son inconscient a un accès exceptionnel à sa conscience et, deuxièmement, il se laisse toucher par lui. Il est comme un homme qui écoute attentivement un flux de suggestions d'une voix chuchotée à partir d'une source mystérieuse, puis agit sur ​​eux. 

Dans notre cas, même si occasionnellement notre inconscient nous atteint à travers les rêves, nous avons trop de rationalité, trop de « cérébral » pour lui obéir, mais Hitler écoute et obéit. Le véritable leader est toujours « dirigé ». 

Nous pouvons voir comment il fonctionne en lui-même et fait référence à sa voix. Sa voix n'est rien d'autre que son propre inconscient, dans lequel le peuple allemand projette sa propre personne. C'est l'inconscient de 78.000.000 d’allemands. 

C’est ce qui le rend puissant. Sans le peuple allemand il ne serait rien. Il est littéralement vrai quand il dit que tout ce qu'il est capable de faire, c'est uniquement parce qu'il a le peuple allemand derrière lui, ou, comme il le dit parfois, parce qu'il est l'Allemagne. Ainsi, avec son inconscient, étant le réceptacle des âmes de 78.000.000 allemands, il est puissant, et avec sa perception inconsciente du véritable équilibre des forces politiques du pays dans le monde, il a été jusqu'à présent infaillible. 

C'est pourquoi il porte des jugements politiques qui se révèlent vrais malgré l'avis de tous ses conseillers et contre l'avis de tous les observateurs étrangers. Lorsque cela se produit, cela signifie seulement que les informations recueillies par son inconscient, et qui atteignent sa conscience par des moyens lié à son talent exceptionnel, sont plus correctes, que celles de tous les autres, en Allemagne ou à l’étranger, qui ont tenté de juger la situation et qui ont tiré des conclusions différentes de la sienne. » 

Swastika
Dr. Jung répondit gravement: «Oui, il semble que le peuple allemand est maintenant convaincu qu'il a trouvé son Messie ; en quelque sorte la position des Allemands est remarquablement semblable à celle des Juifs d'autrefois… 

Depuis leur défaite dans la Première Guerre mondiale, les Allemands ont attendu un Messie, un sauveur. C'est caractéristique des personnes atteintes d'un complexe d'infériorité. Les Juifs ont déclenché leur complexe d'infériorité par les facteurs géographiques et politiques. Ils vivaient dans une partie du monde qui était un terrain de jeu pour les conquérants des deux côtés, et après leur retour de leur premier exil à Babylone, quand ils ont été menacés d'extinction par les Romains, ils ont inventé l'idée consolante d'un Messie qui allait rassembler les Juifs autour d’une nation et les sauver.

 

Les Allemands ont obtenu leur complexe d'infériorité de causes comparables. Ils furent sortis de la vallée du Danube trop tard, et fondèrent les débuts de leur nation longtemps après que les Français et les Anglais étaient sur ​​la bonne voie pour leur nation. Ils étaient trop en retard pour la course des colonies et pour la fondation de l'empire.


Puis, quand ils se sont rassemblés et ont fait une nation unifiée, ils regardèrent autour d'eux et virent les Britanniques, les Français et d'autres avec des colonies riches et tout l'équipement des nations adultes et ils sont devenus jaloux, rancuniers, comme un jeune frère dont les frères aînés ont pris la part du lion de l'héritage ».
Dr, Jung a dit qu'il avait observé de près Hitler lors de sa rencontre avec Mussolini à Berlin.

«J'étais seulement à quelques mètres des deux hommes et pouvais bien les étudier. Par comparaison avec Mussolini, Hitler faisait sur moi l'impression d'une sorte d'échafaudage en bois recouvert de tissu, un automate avec un masque, comme un robot ou un masque d'un robot. Pendant tout le spectacle, il ne riait jamais, c'était comme s'il était de mauvaise humeur, bouder il ne montrait aucun signe humain..


Son expression était celle d'un produit inhumain semi-conscient, sans aucun sens de l'humour. Il semblait qu'il pouvait être le double d'une personne réelle, et que Hitler l'homme pourrait peut-être se cache à l'intérieur comme un appendice, et de façon délibérée, caché afin de ne pas perturber le « mécanisme ». Avec Hitler vous ne sentez pas que vous êtes en présence d’un humain. Vous êtes face à un « médecine-man », une forme de récipient spirituel, un demi-dieu, ou mieux encore, un mythe.
Avec Hitler vous ressentez la peur. Tu sais que tu ne pourras jamais être capable de parler à cet homme, car il n'y a personne, il n'est pas un homme, mais un produit collectif, il n'est pas un individu, mais toute une nation, je considère qu'il est littéralement vrai qu'il n'a pas d'ami personnel. Comment pouvez-vous parler intimement avec une nation? »

Wotan
«Personne n’a appelé le royaume de Charlemagne le premier Reich, ni celui de William le deuxième Reich. Seuls les nazis appelaient leur Troisième Reich, car il a un sens mystique profonde."

Dr. Jung a déclaré que les nazis ressentent un parallèle entre la triade biblique, Père, Fils et Saint-Esprit, et le troisième Reich, et que, en fait, de nombreux nazis se réfèrent à Hitler comme le Saint-Esprit. 
« Encore une fois," Dr. Jung a continué, "envisager la reprise généralisée dans le Troisième Reich du culte de Wotan, dieu du vent qui prendra le nom" Sturmabteilang ", les troupes d'assaut. La swaslika est une forme renouvelée du vortex. Ne se déplaçant jamais vers la gauche, car la signification bouddhiste de la gauche est défavorable, orienté vers l'inconscient. Tous ces symboles du troisième Reich, dirigé par son prophète Hitler, reprennent l’allégorie du vent et de la tempête et tourbillonnant en vortex, balayant l'allemand dans un ouragan d’émotions irraisonnées vers un destin qui lui est inconnu, sauf pour le voyant, le prophète, le Führer qui peut lui-même le prédire…ou peut être même pas lui-même. ».

mercredi 14 juin 2023

Un projet de vie..projet pour une vie

Le hasard est parfois facétieux...il souffle un chaud et froid nécessaire. 
Après une réflexion sur la mort et la psyché (voir ici), voici que s'est dessinée, tout naturellement, sans que j'établisse de prime abord le lien, une approche sur les "règles de conduite" pour l'individuation, suggérées par Jung dans son œuvre...
J'ai immédiatement pensé à un projet de vie, peut-être pour mieux vivre et accepter ce qui semble n'être qu'une étape de plus, la mort. 

Rappelons ce regard nécessaire, cette perspective évidente : la mort, tabou propre à l'Occident, n'est pas l'opposé de la vie mais la fin d'une période qui débute à la naissance.

Clef n°1 : L'ouverture

Une ébauche avait été tentée sur un ancien billet (ici). 
Un mot d'ordre : l'étonnement !  
Retrouver son regard d'enfant, découvrant, "goûtant" la vie, sans à priori, sans effort d'interprétation, sans retenue... 
Laissez les petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à moi; car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent.
Jésus dans Matthieu 19:14.
A noter à ce sujet que cette attitude n'est pas sans rappeler la réduction phénoménologique si chère à Jung.
Savoir accueillir les choses comme elles se présentent.
Combien l'exercice est périlleux pour nous, adultes compliqués, compliqués parce que le chemin de la vie et ses choix multiplies ont poussé à oublier l'insouciance initiale.
On saisit bien ce que voulait exprimer Jung.
 "La tâche serait assez simple si la simplicité n'était pas ce qu'il y a de plus difficile"
Mystère de la Fleur d'Or (p.33) 

Renoncer à se mettre à l'écoute de" l'intérieur" est le risque de perdre le contact avec son âme.
 « II est une belle vieille légende d'un rabbin à qui un élève rend visite et demande : "Rabbi, dans le temps, il existait des hommes qui avaient vu Dieu face à face, pourquoi n'y en a-t-il plus aujourd'hui ?" Le rabbin répondit : "Parce que personne, aujourd'hui, ne peut plus s'incliner assez profondément." Il faut en effet se courber assez bas pour puiser dans le fleuve. »  Jung dans Ma Vie


Clef n°2 : Spiritus rector

On trouve ce terme notamment dans son Essai sur la symbolique de l'esprit. 
Il m'avait fortement interpellé...comme un écho, comme si apparaissait soudainement en mot ce que je sentais depuis toujours. Ce mot "transpirait" de numinosité. 
 
Par ces termes, Jung évoquait le Daïmon de Socrate, cet esprit, ce génie personnel qui servait de médiateur entre les Dieux et l'homme (pour plus de détails, voir cet excellent texte). 
 
L'intuition prend alors une nouvelle teinte, comme un murmure, des mots susurrés à l'oreille mais provenant de l'intérieur. 
S'il ne s'agissait que d'intuition, cela serait finalement assez simple...mais ce guide sait où il nous mène, et peu importe, pour lui, les moyens et les chemins empruntés. Quand on connaît le potentiel illimité de la psyché, il convient de ne jamais déroger de la clef n°1 !
La première règle impose, avant toute autre chose, de conserver  un esprit d'ouverture, de réception, sans à priori...et même dans cette disposition, il n'est pas dit que nous évitions de voyager aux portes de la folie, folie au regard des autres, nécessité impérieuse pour nous, car nos "dieux de l'interne" ne sont jamais très loin, en certaine profondeur.
Fichier:Socrate daimon.jpg — Wikipédia « II y avait en moi un daïmon qui, en dernier ressort, a emporté la décision. Il me dominait, me dépassait, et quand il m'est arrivé de faire fi des égards (qui sont habituels dans la vie courante], c'est que j'étais aux prises avec le daïmon. Je ne pouvais jamais m'arrêter à ce que j'avais déjà obtenu. Il me fallait continuer à aller de l'avant pour rattraper ma vision. Comme, naturel­lement, mes contemporains ne pouvaient percevoir ma vision, ils ne me voyaient que me hâtant toujours en avant. » Jung dans Ma vie

Pilier 3 : Ne jamais lâcher le "Moi"

Le "laisser advenir" ne signifiera jamais une pieuse et béate acceptation de ce qui nous parvient du monde voilé de l'inconscient. 
Donner sans condition les rênes à notre daïmon, c'est un aller sans retour vers des contrées terrifiantes, éternellement inconnues.
Quand Jung parle de confrontation, implicitement, il suggère une opposition. Et la seule instance psychique qui peut se poser comme barrage aux produits de l'inconscient est le moi.  Cette dynamique d'opposition est la source de croissance de la conscience individuelle.
Nous ne nous dirigeons surtout pas vers la fin de la raison (encore moins du discernement) mais vers son dépassement puisqu'elle aura été entièrement assumée.
Renoncer à son Moi, succomber à la puissance du numen, c'est terminer foudroyé (l'arche d'alliance qu'il est interdit de toucher).

Que peut paraître cruelle notre condition humaine !
Finie par nature, infinie par essence. 

Cette différenciation est source de nostalgie et de quête d'impossible...mais ce n'est que par elle, véritable source d'une conscience continuellement renouvelée, que nous pouvons faire vivre l'infini de notre "être" au sein de la limite de notre "moi".
« Pour l'homme, la question décisive est celle-ci : te réfères-tu ou non à l'infini ? Tel est le critère de sa vie. C'est unique­ment si je sais que l'illimité est l'essentiel que je n'attache pas mon intérêt à des facilités et à des choses qui n'ont pas une importance décisive... Si nous comprenons et sentons que, dans cette vie déjà, nous sommes rattachés à l'infini, désirs et attitudes se modifient. Finalement, nous ne valons que par l'essentiel, et si on n'y a pas trouvé accès, la vie est gaspillée.» Jung dans Ma Vie p369
«Je ne parviens au sentiment de l'illimité que si je suis limité à l'extrême. La plus grande limitation de l'homme est le Soi ; il se manifeste dans la constatation vécue du "Je ne suis que cela !"... C'est quand j'ai conscience de cela que je m'expérimente à la fois comme limité et éternel, comme l'un et comme l'autre. En ayant conscience de ce que ma combinaison personnelle comporte d'unicité, c'est-à-dire, en définitive, de limitation, s'ouvre à moi la possibilité de pren­dre conscience aussi de l'infini. Mais seulement comme cela.» Jung dans Ma Vie

dimanche 11 juin 2023

Jung et Pauli - Archétype et science



Le lien d'amitié, qui succédera à celui d'analyste et analysé, n'en déplaise aux rigoristes du genre, entre le physicien Pauli et Jung est maintenant connu, leurs correspondances même accessibles désormais (voir par exemple ici). 

Mais qui connait Wolfgang Pauli (1900-1958) ?

Un surdoué des mathématiques, contemporain de Einstein dont il publiera la première synthèse des travaux, collaborant significativement aux travaux du père de la physique quantique (Werner Heisenberg, 1901-1976) et laissant derrière lui plusieurs définitions majeures de la physique des particules, en particulier le fameux, et si insaisissable pour la physique classique, principe d'exclusion ou principe de Pauli.

La rencontre avec Jung fut liée à un mal être persistant de Pauli, hanté par des séries de rêves récurrents, si persistant et profond, qu'il fut sujet à un alcoolisme qui devenait handicapant au quotidien.


L'analyse engagée conduisit à une amitié entre les deux hommes, qui ne tarira pas au cours des 25 ans d'échange (ci-dessus, couverture de l'ouvrage retraçant leur correspondance).
Leurs relation et travaux communs sur la synchronicité trouvèrent un champ de convergence pour ces deux grands esprits.

En effet, Pauli connut des déboires répétés lors de ses expérimentations avec des machines et les défaillances semblaient se produire systématiquement à son contact. Il nomma même ce phénomène, "effet Pauli". 
Cette simple considération le décrédibilisa à l'époque aux yeux de certains de ses collègues, ce qu'il ne comprit et n'accepta pas. 
Le rapprochement avec Jung, avec son ouverture, sa curiosité d'esprit et son extrême rigueur méthodologique, semblait donc des plus naturels.

Il faut noter également le profond intérêt de Jung pour comprendre des aspects délicats et abscons d'une science en voie de développement. Comme bien souvent, Jung, pressentait qu'une nouvelle dimension de la réalité s'ouvrait soudainement, à l'instar de la psychanalyse émergente.
Les deux protagonistes, avec un sérieux bagage philosophique, partageaient l'intuition que ce nouveau champs de la science, la physique quantique, allait ouvrir des perspectives dépassant très largement le cadre des universités.

Jung et Pauli furent tels les deux piliers d'un pont tentant d'établir l'union de la matière et de l'esprit.




Dans un essai de Pauli, on peut trouver ces mots au sujet des archétypes :
"Le processus de compréhension de la Nature, uni au plaisir que l’homme ressent lorsqu’il comprend, cela paraît, du fait de se familiariser à de nouvelles connaissances, reposer sur une correspondance, sur un ajustement ayant un rapport logique entre des images internes préexistantes dans l’âme humaine et les objets extérieurs et son mode de comportement. Cette conception du savoir naturel remonte bien entendu à Platon, et fut aussi pleinement adoptée par Kepler. Ce dernier parle en effet d’idées préexistantes dans le mental divin et imprimées dans l’âme humaine, comme des images provenant de Dieu.
Ces images originelles que l’âme peut percevoir par moyen d’un instinct inné, Kepler les appelle archétypes. Cela concorde dans une grande mesure avec les images ou archétypes primordiaux introduits dans la Psychologie par C. G. Jung, qui fonctionnaient comme patrons instinctifs d’idéation. A ce niveau, le lieu des concepts nets est assumé par des images au contenu fortement émotionnel, qui ne sont pas des pensées mais des représentations picturales, comme si nous disions qu’elles s’offrent aux yeux du mental.
Dans la mesure où ces images sont l’expression de réalités entrevues mais encore inconnues, elles peuvent aussi recevoir le nom de symboliques, selon la définition de symbolique proposée par Jung. En tant qu’agents ordonnateurs et adaptateurs de ce monde d’images symboliques, les archétypes fonctionnent, de fait, comme le pont désiré entre les perceptions sensibles et les idées, et constituent par conséquent une condition préliminaire indispensable pour le surgissement d’une théorie scientifique.”

dimanche 14 mai 2023

Dans les forêts de Sibérie - Sylvain Tesson


Une fois n'est pas coutume, je ne vais pas évoquer d'ouvrage autour de la psychologie mais je reviens aux écritures poétiques, dans la veine de la plume de Bobin (voir ici). 
L'auteur est un aventurier, au sens originel, tour de monde en vélo, traversée de l’Himalaya, escalade de Notre Dame de Paris sont parmi ses faits d'arme. Il faillit perdre sa vie en août 2014, chutant de 8 m en pratiquant son exercice favori, déambuler sur les toits de Paris. Mais son grand amour réside en Russie orientale, s'étendant de la Sibérie à la Mongolie et détient un record de taille et de transparence : le lac Baïkal.


Je ne m'étendrais pas outre mesure et préfère, une nouvelle fois, laisser parler les mots du livre. Mentionnons qu'il s'agit du récit de l'auteur qui a choisi de vivre 6 mois dans une cabane de pêcheur durant l'hiver, au fin fond  des forêts de Sibérie, à quelques centaines de mètre de l'objet de ses désirs, les berges du lac Baïkal. La prose nous délivre les émotions, les paysages, les contemplations, les rapports humains, le rapport à la solitude, du rêve, de l'inaccessible...à découvrir pour tout amateur de belle plume évocatrice.

J'engage chacun à découvrir l'auteur à travers ses interviews et, surtout, ses ouvrages...mots percutants de sa part, "la vie ne tient de la grâce que par sa fragilité et son incontournable fin !".


Quelques extraits

C'est le soir, il est 9 heures, je suis devant la fenêtre. Une lune timide cherche une âme sœur mais le ciel est vide. Moi qui sautais au cou de chaque seconde pour lui faire rendre gorge et en extraire le suc, j'apprends la contempla­tion. Le meilleur moyen pour se convertir au calme monas­tique est de s'y trouver contraint. S'asseoir devant la fenêtre le thé à la main, laisser infuser les heures, offrir au paysage de décliner ses nuances, ne plus penser à rien et soudain saisir l'idée qui passe, la jeter sur le carnet de notes. Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l'inspira­tion sortir. 


C'est dans l'intérêt du solitaire de se montrer bienveillant avec ce qui l'entoure, de rallier à sa cause bêtes, plantes et dieux. Pourquoi ajouterait-il à l'austérité de son état le sen­timent de l'hostilité du monde? L'ermite s'interdit toute brutalité à l'égard de son environnement. C'est le syn­drome de saint François d'Assise. Le saint parle à ses frères oiseaux, Bouddha caresse l'éléphant enragé, saint Séraphin de Sarov nourrit les ours bruns, et Rousseau cherche conso­lation dans l'herborisation. 


Un ermite ne menace pas la société des hommes. Tout juste en incarne-t-il la critique. Le vagabond chaparde. Le rebelle appointé s'exprime à la télévision. 
L'anarchiste rêve de détruire la société dans laquelle il se fond. Le hacker aujourd'hui fomente l'écroulement de citadelles virtuelles depuis sa chambre. Le premier bricole ses bombes dans les tavernes, le second arme des pro­grammes depuis son ordinateur. Tous deux ont besoin de la société honnie. Elle constitue leur cible et la destruction de la cible est leur raison d'être. 
L'ermite se tient à l'écart, dans un refus poli. Il ressemble au convive qui, d'un geste doux, refuse le plat. Si la société disparaissait, l'ermite poursuivrait sa vie d'ermite. Les révoltés, eux, se trouveraient au chômage technique. L'er­mite ne s'oppose pas, il épouse un mode de vie. Il ne dénonce pas un mensonge, il cherche une vérité. Il est physiquement inoffensif et on le tolère comme s'il appar­tenait à un ordre intermédiaire, une caste médiane entre le barbare et le civilisé. Yvain, le chevalier fou d'amour, erre tout nu dans la forêt. Il rencontre un ermite qui le recueille, le soigne, le ramène à la raison et le reconduit à la ville. L'ermite, passeur des mondes. 


Sur la grève, les événements des derniers jours ont libéré la vie. Le jour est plein de mouches. Je fais la sieste sur des galets chauffés. Sur les talus, des bouquets d'anémones piquettent le sable. Des canards se sont abattus sur les plans libres, avides d'amour et d'eau fraîche. Ils prenaient du bon temps au sud. Quand les chiens courent vers eux, ils décollent pathétiquement. Les hommes ont d'abord imité les oiseaux pour construire des avions, les canards, eux, imitent les premiers avions. Les rives sont agitées par un meeting aérien permanent. Des aigles planent, les oies patrouillent en bandes, les mouettes enchaînent les piqués et des papillons, tout étonnés de vivre, titubent dans l'air. Quarante-huit heures ont suffi au printemps pour confirmer son putsch.


vendredi 12 mai 2023

La foudre, le Christ, le pouce droit...


9 ans plus tôt...thème intemporel que je relaye.

 

Une fois n'est pas coutume, je rebondis sur un fait, une image, d'actualité. La très fameuse statue du Christ rédempteur, à Rio de Janeiro, a servi de paratonnerre lors d'un orage d'une rare violence au Brésil.
 
Dans une période tourmentée, où la fourmilière humaine est prise de secousses, où la nature sait démontrer, par la force, son véritable rang à ses hyménoptères parasitant, j'ai trouvé cette anecdote intéressante.
Au-delà des clichés remarquables et spectaculaires, le symbole n'est il pas fascinant ?
 
 
Ce symbole chrétien du salut de l'âme, du rachat définitif des pêchés, a été touché par la colère de son père, si l'on en reste au plan symbolique qui nous intéresse...
 
 
Ainsi, dans cet instant saisissant, le Christ a perdu un morceau du pouce droit nous relatent les journaux.
 
Le pouce, ce doigt de la préhension, qui permet donc de saisir, est souvent associé à l'autorité (ne permettait il pas, lors des jeux romains, de prendre ou donner la vie ?).
Encore nommer doigt de Vénus en chiromancie, il exprime aussi la force vitale.
Si l'on considère que le côté droit est d'orientation énergétique masculine, rationnelle, mentalisée, le pouce droit peut alors ramener à un besoin de contrôle et d'autorité.
 
Et si la nature nous envoyait, avec force, ce message : arrêter de vouloir contrôler ?
 
Evidemment, tout ceci n'est qu'un rêve...



mardi 2 mai 2023

Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955)

Voici un nom qui reste dans la mémoire collective mais assez peu connaisse l'œuvre de cet homme au parcours atypique, contemporain de Jung. Education catholique rigoureuse, ordonné prêtre de la communauté jésuite à 30 ans, formé à la paléontologie où ses recherches aboutiront à des découvertes encore reconnues aujourd'hui. En d'autres termes, un homme de science et de religion engagé qui puisera dans ces sources pour aboutir à des thèmes qui ne peuvent qu'émouvoir les jungiens en particulier et le "cherchant" en général. 
Deux caractéristiques principales : 
  • la conviction que l'évolution de l'homme l'amènera à une spiritualisation de la matière, plus haut degré de spiritualité,
  • un axe de recherche qui, toujours, présente esprit et matière comme deux facettes de la même réalité. 

L'homme

En lisant la biographie de De Chardin, j'ai retrouvé des similitudes avec la personnalité de Jung (et probablement communes à tous les grands esprits); citons en particulier l'amour de l'humain, une force et un dévouement inouï pour ses recherches, qui le conduiront jusqu'au sacrifice ultime (en découvrant sa publication sur le Pêche originel, qui le mènera à une mise à l'index de l'église et de lourdes contraintes posées par son ordre, je revoyais Jung abandonnant l'école freudienne en publiant ses Métamorphoses de l'âme).

Sa pensée 
(Très succinctement)

Je vais m'éloigner un peu de la paléontologie, centre "officiel" de ses recherches. 
Ses travaux sur l'évolution de l'espèce humaine (alliés à ses connaissances théologiques) l'amenèrent à certains concepts qui ne seront pas sans nous évoquer ceux de Jung.
Nous pourrions résumer ceci par cette phrase : l’évolution est une montée spirituelle qui a sa source dans la « puissance spirituelle de la matière ». 
Pour De Chardin, un examen critique de l'histoire de l'espèce humaine aboutit à la conclusion suivante : l'homme est conduit,  naturellement, à une spiritualisation de plus en plus structurée et extériorisée, impliquant une conscience en continuelle accroissement (formulation différente mais idée identique exprimée par Jung lorsqu'il mentionne les primitifs et leur spiritualité basée sur des projections nommées "les esprits de la nature").
Il nous faut mentionner également sa théorie de l’énergie qu'il considère comme l'élément originaire de la vie elle-même. Il la conçoit à l'origine de la nature psychique, se différenciant ensuite en énergie physique et en matière. 
Esprit et matière seraient donc intrinsèquement liés. 
L'homme serait porteur de ce potentiel spirituel, étant le seul être vivant pouvant connaître une croissance continue de la conscience.


La noosphère

Le radical grec noüs désigne un concept aristotélicien évoquant le principe qui ordonne esprit et matière. Chardin emprunte le terme du chimiste et minéralogiste Vernadsky. Ce dernier voyait là la troisième étape du vivant, après la géosphère (aspect minéral servant de support à la vie)  de et la biosphère (ensemble des 3 écosystèmes portant la vie, terre, air et mer).
Il est délicat de résumer trop simplement ce concept car De Chardin lui-même l'a développé, enrichi et précisé tout au long de sa vie...disons, de manière lapidaire, qu'il s'agirait d'un tissu vivant enveloppant la planète (à l'instar des différentes couches de l'atmosphère) et constitué d'une part de la conscience de chaque individu depuis que l'homme possède une conscience de lui-même. Cette "nappe" issue de consciences posséderait elle-même sa propre faculté de pensée. 
Pour le jésuite, cette noosphère conduirait graduellement l'humanité a toujours plus de conscience, dépassant les civilisations, puis les sociétés, les lois puis l'éthique, pour renouer avec l'esprit immanent de la matière sous une forme unifiée de "spiritualité".

A chacun d'y voir les (fortes) similitudes avec la notion d'inconscient collectif...
Jung écrira à la fin de sa vie qu'il était convaincu que De Chardin connaissait ses travaux...il est vrai que la noosphère et l'inconscient collectif ont indéniablement de très forts liens de cousinage.

mercredi 26 avril 2023

Compensation


Abordons une notion souvent mentionnée par Jung, au fil d'argumentaires qui ne permettent pas vraiment de saisir le sens de cette dynamique psychique. Texte lointain remis à jour...

Compenser veut dire contrebalancer ou remplacer. Cette notion fut introduite dans la psychologie des névroses par Adler. Par compensation, Adler entend une fonction qui contrebalance le sentiment d'infériorité par un système psychologique compensateur, comparable au développement compensateur d'organes dans l'insuffisance organique. 

 Il dit dans ses Études sur l'insuffisance des organes : 

 « À peine séparés de l'organisme maternel, ces organes et systèmes d'organes insuffisants entrent en lutte avec le monde extérieur, lutte inévitable et beaucoup plus intensive que s'il s'agit d'appareils normalement développés. Le caractère foetal augmente la possibilité de compensation et de surcompensation, renforce leur faculté d'adaptation à des résistances ordinaires et extraordinaires, et assure la constitution de formes et de rendements nouveaux et supérieurs. » 

Le sentiment d'infériorité du névrosé, qui, d'après Adler, correspondrait étiologiquement à une insuffisance organique, provoque une « construction auxiliaire », une compensation, qui consiste en une fiction destinée à contrebalancer l'insuffisance. La fiction, ou « ligne fictive de conduite », est un système psychologique qui tend à transformer l'insuffisance en plus-value.

 

Ce qu'il y a de particulièrement important dans cette conception c'est qu'elle reconnaît l'existence empiriquement indéniable d'une fonction compensatrice qui, dans le domaine des processus psychologiques, correspond à une fonction analogue, sur le plan physiologique, d'autodirection ou d'autorégulation de l'organisme. 

Pour Adler, la compensation n'a d'autre fonction que de contrebalancer le seul sentiment d'infériorité. Je prends cette notion dans un sens plus général et vois dans la compensation une équilibration fonctionnelle, une sorte d'autorégulation de tout l'appareil psychique. Il est possible que l'activité de l'inconscient compense aussi l'exclusivisme de l'attitude générale dû aux fonctions conscientes. 

 Les psychologues aiment à comparer le conscient à l’œil ; on parle d'un « champ visuel », d'un « foyer » de la conscience, expressions qui caractérisent parfaitement la nature des fonctions conscientes.

Très peu de contenus peuvent parvenir simultanément au niveau supérieur du conscient ; un nombre limité d'entre eux peut seul se maintenir en même temps dans son champ. L'activité de la conscience est donc essentiellement sélective ; or la sélection demande toujours une direction, déterminée qui, de son côté, exige l'exclusion de tout ce qui ne convient pas. De là une certaine unilatéralité de l'orientation consciencielle. 

 

Les contenus exclus de la direction donnée, ou inhibés, tombent dans l'inconscient ; mais de par leur existence même ils font contrepoids à l'orientation consciente qui grandit avec l'augmentation de l'unilatéralité consciencielle et finit par susciter une tension de plus en plus perceptible. Cette tension va entraîner une certaine gêne de l'activité consciente, gêne qui peut encore toutefois être surmontée grâce à un effort conscient accru. À la longue cependant, cette tension augmente au point que les contenus inconscients inhibés s'introduisent dans la conscience sous forme de rêves et d'images spontanées. Plus est grande l'unilatéralité de l'attitude consciente, plus les contenus issus de l'inconscient se dressent contre elle, si bien qu'on peut parler d'un véritable contraste entre le conscient et l'inconscient. Dans ce cas, la compensation se manifeste sous forme de fonction contrastante. C'est un cas extrême : d'ordinaire, la compensation par l'inconscient n'est pas un contraste : elle contrebalance l'orientation consciente, ou la complète. L'inconscient livre, par exemple dans un rêve, tous les contenus constellés par la situation consciente, mais inhibés par le choix conscient et dont la connaissance serait indispensable au conscient pour arriver à une adaptation totale.

À l'état normal, la compensation est inconsciente, autrement dit : elle régularise inconsciemment l'activité consciente. Dans la névrose, le contraste entre l'inconscient et le conscient est si violent que la compensation en est troublée. Aussi la thérapeutique analytique cherche-t-elle à rendre conscients les contenus inconscients pour rétablir ainsi la compensation.


 

jeudi 20 avril 2023

Tout...à portée de rêve.

Les grands événements de l'histoire du monde sont, au fond, d'une insignifiance profonde. Seule est essentielle, en dernière analyse, la vie subjective de l'individu. C'est celle-ci seulement qui fait l'histoire; c'est en elle que se jouent d'abord toutes les grandes transformations; l'histoire entière et l'avenir du monde résultent en définitive de la somme colossale de ces sources cachées et individuelles. Nous sommes, dans ce que notre vie a de plus privé et de plus subjectif, non seulement les victimes, mais aussi les artisans de notre temps. Notre temps - c'est nous !

Quand je conseille à mon malade : « Prêtez attention à vos rêves », j'entends par là: « Revenez à ce qu'il y a de plus subjectif en vous, à la source de votre existence et de votre vie, à ce point où vous participez, à votre insu, à l'histoire du monde.
L'obstacle, d'apparence insurmontable, auquel vous vous heurtez doit être effectivement une difficulté insoluble, afin que vous ne continuiez point à vous consumer à la recherche de remèdes dont l'inefficacité est démontrée d'avance. Vos rêves sont l'expression de votre nature subjective ; c'est pourquoi ils peuvent vous révéler par quelle faute d'attitude vous vous êtes fourvoyé dans une impasse. »

En fait, les rêves sont des produits de l'âme inconsciente; ils sont spontanés, sans parti pris, soustraits à l'arbitraire de la conscience. Ils sont pure nature et, par suite, d'une vérité naturelle et sans fard; c'est pourquoi ils jouissent d'un privilège sans égal pour nous restituer une attitude conforme à la nature fondamentale de l'homme, si notre conscience s'est éloignée de ses assises et embourbée dans quelque ornière ou quelque impossibilité.

Méditer ses rêves, c'est faire un retour sur soi-même.

Extrait de "L'homme à la découverte de son âme" Edition Albin Michel, page 85

Lors de la rédaction de l'ouvrage, Jung est alors âgé de 68 ans. L'approche didactique du livre s'explique par le fait que la majorité des propos sont extraits de séminaires professionnels.
Dans l'extrait choisi, les mots chargés d'espoir, d'un espoir sans limite...pensez donc, mesurez la portée de ce qui est exprimé : nous ne sommes rien de moins qu'un fragment de l'humanité, une parcelle de toute réalisation humaine passée, présente et à venir.  
 
Nous portons l'humanité entière en nous ! 
 
J'aime lire Jung nous parler de cette "âme collective" d'où émergea chaque conscience individuelle postulant l'égalité psychique originelle de chaque être. Comment ne pas saisir alors l'intensité de la dignité humaine, ne pas regarder autrui comme un frère ? je ne peux malheureusement pas tomber dans cet angélisme car je sais ce qui m'empêche, la plupart du temps, de me laisser brûler par cette force de vie.


Quel obscur obstacle se dresse alors ?
Voir dans le cœur de son âme, c'est trancher son identité, se mettre en danger, aller à l'encontre même de notre sécurisant confort. Bien sûr que j'ai quelques défauts, qui n'en a pas ? mais je suis bien dans ma peau, j'ai un boulot rémunérateur, des amis proches, une famille aimante...alors que j'ai mon brelan d'as en main, quel intérêt de prendre le moindre risque ? Que vais je devenir si je n'ai plus personne à rendre responsable de tous mes maux, plus personne à remettre dans le droit chemin, rendre meilleur, à punir ???
Voilà bien le premier obstacle, il faut commencer par soi, poser le brelan d'as et s'en remettre à la providence !

Jung nous propose une première clef. Pourquoi ne pas ouvrir la porte, instaurer le dialogue avec notre nature profonde ? S'il est une chose que j'ai découvert au fur et à mesure de mon cheminement, c'est l'assurance que dans cette épreuve herculéenne, nous ne sommes jamais seuls, un fidèle guide rayonne en nous...et il faut aussi assurément s'ancrer avec notre famille aimante, nos amis proches, notre boulot, etc
Méditer nos rêves, cela peut sembler dérisoire mais pourtant...finalement, voici ce que sont les rêves, des cris pour attirer l'attention, des murmures pour que l'on tende l'oreille, des symboles pour nous émerveiller, des chocs pour nous obliger à voir, des absurdités qui nous touchent jusqu'aux tréfonds, des absurdités qui nous font nous réveiller avec le sourire le matin...l'expression même de la vie.

mercredi 5 avril 2023

Réaliser le Soi

Réaliser le Soi

Il est fréquent d'entendre, et pas seulement chez les "jungiens", qu'il faut "réaliser le Soi". 
Soit, mais il me semble utile de rappeler l'engagement supposé sur ce chemin. 
Élie Humbert (1925-1990) aimait, quand l'occasion se présentait, rappeler par quels chemins Jung lui-même en est venu à élaborer le concept de Soi et, surtout, de l'éprouver.
1913 marqua la rupture officielle entre Freud et Jung (officielle car le "déclin" de leur relation était engagé bien avant). 
Notre jeune psychiatre (il a alors 38 ans) a perdu tous ses repères en choisissant de s'émanciper de son "père en esprit" qui voulait faire de lui son dépositaire et son meilleur agent du développement d'une  psychanalyse émergente.
Jung adopta alors ce qu'il pressentait comme un "principe nécessaire" à la dynamique psychique : 

Laisser advenir ce qui doit advenir !

Il fut saisi d'une inspiration qui l'invitait à renouer avec son "âme d'enfant" (terme réducteur à défaut de mieux) en construisant des petites maisons avec des cailloux ramassés sur le bord du lac de Zurich.

 
Lui, d'une fonction dominante pensée, d'une haute stature intellectuelle, écouta un instinct qui le ramenait à une occupation qui aurait pu être celle de l'un de ces patients qu'il côtoyait tous les jours au Burghölzli. 


Cette expérience de base, pourtant, a conduit Jung à prendre conscience des mécanismes de réparation et de construction à l'œuvre dans la psyché. Ainsi il a approché le Soi et cette régression à un état "débile" (au sens étymologique) en a été le prix à payer.

Vous qui cherchez à " réaliser le Soi ", êtes-vous prêt à payer un prix identique pour y arriver ?
Quel prix êtes-vous prêt à payer ?
Sera t'il jusqu'à assumer la rupture avec tout ce qui vous rassure et vous constitue aujourd'hui ?

A chacun de chercher ses cailloux au bord du lac...