dimanche 26 septembre 2021

Raymond Abellio - La structure absolue

"J'ai mis longtemps à comprendre que l'homme né deux fois, la première fois de la mère, la seconde de la femme, s'affronte entre ces deux naissances à ce semblant d'énigme qu'est la féminité hors de lui, alors que le seul mystère est la féminité en lui, la seule alchimie..." Abellio, La fosse de Babel

L'homme

De son vrai nom Georges Soulès (1907-1986),
Abellio fut très impliqué en politique entre les deux guerres, mais la postérité le retient comme un philosophe gnostique, ou un gnostique philosophe, voire un philosophe de la gnose...qu'importe les adjectifs, ce fut  avant tout un cherchant, un conquérant de l'âme humaine
Mort il y a plus de 30 ans, il laisse derrière lui une bibliographie consistante et variée ( n'hésitant pas à distiller sa pensée gnostique à travers des romans).
Peu connu du grand public, il fait partie de ces hommes, contemporains de Jung, qui suivent le même sillon, portent une énergie similaire et construisent, en cheminant, leur propre sagesse , inspirante pour les générations qui suivent...une autre source où s'abreuver.


La pensée

Qu'il est difficile de résumer une vie si riche parsemée d'écritures en tous genres (articles politiques, pamphlets, romans, essais philosophiques, manifeste, etc.). La citation en tête du billet expose l'un des pans de sa pensée, un rapport engagé et ouvert à la féminité.

En fait, Abellio, amateur de phénoménologie (philosophie de l'expérience vécue),  a rapidement fait le constat des antagonismes apparents au sein de l'homme, des couples de complémentaires présents dans tous les champs de l'être (anthropologique, social, ontologique, éthique, esthétique, ...). 
Durant 30 ans, il n'aura de cesse de comprendre comment concilier et unifier ces facettes. Notons au passage que ce thème des dualités à résoudre, inhérentes à la nature humaine est commun à Jung.
L'aboutissement de ses recherches, apogée de ce que l'on nomme "gnose abéllienne" est l'invention (découverte ?) de la structure absolue.
"...la structure absolue ne se donne pas comme une recette ou une méthode d'organisation ou de classification entre d'autres, mais comme un pouvoir universel engageant un mode entièrement nouveau de connaissance, c'est à dire de communication avec le monde, et par conséquent aussi un mode entièrement nouveau d'existence." Eric Coulon, Interview



La structure absolue
ou la « dialectique de la double contradiction croisée »

Tentons la simplicité, au risque de la simplification; chaque champ de l'être répond à quatre pôles réparties en deux paires d'opposition qui se croisent selon deux axes...cette structure hélicoïdale marque l'assomption des essences vers le haut et leur incarnation vers le bas.

La structure absolue n'est pas une théorie mais une pratique, une voie ("vois") d'autoréalisation (qu'il nomme "réveil de l'homme intérieur") qui réunit à la fois "l'outil" philosophique occidental et la pensée dite traditionnelle. 
Abellio pose le principe métaphysique d'une interdépendance universelle, non pas comme d'un vague holisme, mais comme une théorie de la connaissance dans laquelle sujet et objet ne sont pas deux entités isolables.

Si les thèmes de la "dualité matrice de vie", d'une nouvelle gnose contemporaine à construire, réunissent Abellio et Jung, notre philosophe considèrera que l'approche purement psychologique de l'alchimie est une erreur au regard de l'opérativité réelle de cette dernière...mais comme les théologiens qui lui reprochaient de parler au nom de Dieu, probablement n'a t'il pas saisi que Jung ne spécule pas sur l'objet mais formalise les processus dynamiques engendrés par l'objet.

Quoi qu'il en soit, la voie de réalisation proposée par Abellio est d'une indéniable richesse, et d'une grande exigence, mais quel est la valeur de ce qui ne coûte rien ?



mercredi 1 septembre 2021

Mon analyse avec Jung - Sabi Tauber

 
Je n'étudie plus, avec assiduité, les livres d'étude de Jung, l'exigence de leur lecture n'est plus compatible avec ma vie actuelle, mais je m'y réfère régulièrement car cela me semble une impérieuse nécessité pour écrire précisément sur le thème de la psychologie analytique.
Pour ce qui concerne les "livres d'accès à sa pensée", j'en ai tant parcouru ces 15 dernières années que je pensais, orgueilleusement, "avoir fait le tour".
Il y a quelques semaines, mon regard tombe sur cet ouvrage, au titre volontairement aguicheur. Une fois n'est pas coutume, je décide d'aller au-delà de mes aprioris et de l'acheter.
Grand bien m'en a pris !
Enfin, un livre qui porte un témoignage vivant, à la subjectivité assumée. Un regard sur Carl Jung comme "homme du siècle", mais aussi et surtout, comme pionner d'une méthode analytique hors norme...
 

Quelques critiques en préambule

 

Tauber et Jung - 1959
Dès les premières pages, on ne peut pas passer à côté de la fascination (et je pèse mes mots) que porte Sabi (Elisabteh) Tauber au "vieux" Jung.
Tant de qualificatifs élogieux, de petits poèmes qui lui sont dédiés au fil des pages, ne laissent guère de doute quant à l'intensité de l'image de son "guérisseur" portée par la psyché de la jeune femme. Elle le nomme, à plusieurs reprises, son gourou (à prendre, évidemment, dans l'étymologie sanskrit de Maître).
Encore plus marquant, la fréquence des rêves de Sabi dans lesquels apparaissent directement Jung...
Alors quoi ? Sommes nous dans un cas classique de contamination psychique, d'ascendance invisible, de complexe paternel à dénouer ?
Sur ces questions, nous engageons le lecteur à faire sa propre opinion.
Après la lecture de ce livre, mon opinion personnelle est claire et sans appel : quand le "flux naturel de la Nature" est alimenté et non pas ralenti voire stoppé, nous sommes en face d'une source de vie...
Et Sabi témoigne, avec émotion, de sa (re)connexion à la vie grâce au travail engagé avec Jung.

Nature et contexte de l'ouvrage


L'ouvrage se présente comme un journal intime, et est assumé d'ailleurs comme tel.
Sabi le lègua à son fils, Christian, accompagné de ces quelques mots, quelque peu énigmatiques :
"Fais en ce que tu veux; tu peux le brûler ou bien, si tu trouves qu'il peut être utile à quelques personnes, tu pourras aussi le publier après ma mort."
Sabi rencontre Jung pour la première fois en 1945, après une de ses conférences. 
Après quelques années d'analyse avec Barbara Hannah (1891-1986), proche collaboratrice de Jung, le "Maître", qui deviendra par la suite un ami proche de la famille, accepte de travailler avec elle, à partir de 1950, il a alors 75 ans.
Quand on a saisi le cadre de vie de Jung à ce stade de sa vie (à travers les correspondances et quelques autres témoignages), on comprend pourquoi leurs rencontres furent rares, pas toujours programmées, peu régulières, mais d'une intensité et profondeur parfaitement restituées par la plume de Sabi.


11 ans et une vie qui change


Leur relation entamée en 1945, "régularisée" dès 1950, durera jusqu'au "départ" de Jung (juin 1961).
Sans tenter de dévoiler les processus psychiques intimes qui émergèrent en elle, par nature, indicibles, Sabi nous entraîne avec elle dans des échanges qui ont contribué à changer sa vie et son regard intérieur...Ce faisant, elle nous permet de découvrir un Jung âgé, sage, érudit, mais tout aussi facétieux, bon vivant, affable.
Nous sommes à côté d'elle quand Jung traduit ses rêves, interprète ses tirages de géomancie, de Yi-King, de tarot, l'exhorte à écouter son "grain de folie qui sommeille", gronde pour se faire entendre et sourit pour apaiser son âme tourmenté...



En conclusion...


Ce livre ne s'adresse pas spécifiquement aux "étudiants de la pensée" mais, pour une fois, aux curieux.
Curieux qui souhaitent "toucher" le Jung au-delà des conventions de tous genres, "sentir" sa présence, pressentir les énergies qui l'accompagnaient à la fin de son séjour terrestre, quand il achevait, pour un temps au moins, "l'histoire d'un inconscient qui a accompli sa propre réalisation" (Ma Vie).




Quelques extraits

 

… En fait, on n'a pas besoin d'une "analyse" quand on a des liens véritables et sincères et qu'on arrive à penser d'un point de vue psychologique. Soyez vraie, allez à l'essentiel. De cette manière, les personnes qui vous entourent seront obli­gées, elles aussi, de se tourner vers leur propre réalité. Les liens deviendront alors véritables et authentiques.  p49

... « La cuisine, c'est la terre ! Pourquoi donc le sens du goût aurait-il moins d'importance que l'ouïe ? » répondait-il à nos sourires incrédules. « Il est difficile et dangereux de cui­siner sur un feu ouvert. C'est de la magie ! Le feu brûle et on s'enflamme en sa présence ; il faut ajouter mille et une choses pour assurer la réussite. Les jurons en font naturellement partie (comme sur un bateau à voile !). Tous les cuisiniers et cuisinières sont des "gens qui ont un grain", ils sont un peu piqués, parce qu'ils ont affaire au feu... »
Après un verre de Bourgogne, je lui ai demandé, la bou­teille à la main, s'il en voulait encore. D'un ton catégorique, il a dit : «Non, je ne bois qu'un seul verre», puis il m'a pris la bouteille des mains en ajoutant : «ou un et demi», et il s'est servi lui-même !   p95

Il me fait visiter la tour et me montre les transformations effectuées, ses pierres sculptées, et me parle de son projet de peindre le plafond. Il est incroyablement actif, et c'est un véri­table artiste ! Puis je suis le vieil homme aux lourds sabots de bois dans l'escalier étroit et usé qui mène à la chambre de la tour. Cette pièce est chaude et agréable, mais l'air est très lourd. On a le sentiment qu'il se passe en permanence des choses importantes dans ce lieu. Il s'installe confortablement dans son vieux fauteuil, qui me semble près de s'écrouler, bourre tranquillement sa pipe et me regarde...
... avec ce regard, on se retrouve tout d'un coup en plein cœur du monde, là où le destin prépare les événements. Confronté à Jung, on est dans l'essentiel, on est totalement soi-même. C'est un magnifique sentiment de liberté. p125

Je n'ai pas envie de poser des questions ni de savoir, mais simplement d'être assise près de lui et de sentir que son cœur déborde de bonté. C'est précisément là, sur ce bout de terre, qu'une nouvelle vie s'éveille en moi, chaude et vraie. Je la ressens et la lui offre pleinement.
Il parle de sa vie, sans commencer au début. Il suit le fil de ses pensées, remonte à des temps immémoriaux. Nous avons toujours parlé d'éternité en ce lieu. Aujourd'hui, c'est sûrement la dernière fois : cette pensée me revient sans cesse à l'esprit, et je ne veux rien troubler par des propos personnels, ne rien dire, ne pas poser de questions, uniquement être. Mais c'est lui qui me sort de là, qui revient au temps présent, au niveau si horriblement humain, comme s'il allait en jaillir une force dont il avait besoin. Est-ce possible ? Je le ressens distinctement et m'en étonne : de ces instants éphémères s'écoule l'huile qui alimente la flamme éternelle... p167